5. Bathim (1/3)
C'est lui qui inspire les fausses prévisions de tous ceux qui ont pour mission d'étudier les perspectives du futur.
oOo
Il ne connaît pas cet endroit. Une ville bruyante, puante, aveuglante. C'est tout un monde bien éloigné du sien qu'il traverse pieds nus.
Sa méfiance l'incite souvent à retourner se cacher dans les ombres de la nuit, dans une ruelle, derrière un mobilier urbain, sous un encadrement de porte. Il sait toutefois que ce moment ne durera pas. Le jour finira par se lever pour mettre un terme à sa progression, et il devra attendre l'obscurité nocturne à nouveau. S'il veut avancer, il lui faut adapter sa stratégie au plus vite.
Quelques passants lui jetent des regards perdus en le dévisageant de haut en bas. Un groupe de jeunes filles glousse sur son passage. En signe d'irritation, il souffle une large volute de fumée. Néanmoins, il détermine que son apparence est la première étape à modifier dans l'élaboration de son plan.
Planté devant la vitrine d'un magasin de prêt à porter, il regarde son reflet faiblement illuminé par les luminaires de la rue. Ses mains glissent dans ses cheveux, puis sur les pans écailleux du seul et long vêtement de peau et de piques qui l'habille. Voilà le problème : ce manteau ne fera qu'attirer les yeux des curieux. Mieux vaut s'en débarrasser au profit d'un ensemble plus sobre.
Tandis qu'il tend la main vers l'immense carreau de la boutique, il entend derrière lui un véhicule s'arrêter. Trois hommes et une femme en descendent. Ils sont chacun accoutrés du même uniforme, des mêmes chaussures.
Il pivote pour faire face au groupe qui l'encercle sur le trottoir, quand l'un d'entre eux lui braque le faisceau d'une lampe-torche en plein visage.
— Bonsoir, jeune homme. Police Nationale. Vous allez quelque part ?
Comme toute réponse, le concerné soupire un nouveau nuage fumée. Deux des membres de la patrouille étouffent un rire avant de s'échanger quelques remarques.
— D'accord, reprend le policier. Vous avez pas vos papiers sur vous, je suppose ?
Pas de réaction.
— Votre nom ?
— Fahren.
— Juste Fahren ?
— Oui.
— C'est quoi, ça, c'est allemand ? Vous venez d'Allemagne ? Belgique ? Luxembourg ?
Silence. Le policier juge avoir parlé un peu vite.
— OK, je reprends : vous venez d'où, Fahren ?
— De là.
Fahren désigne ses pieds de sa main griffue. Quand il voit l'état de ses ongles, il se met à en inspecter les dix, les mains levées devant lui.
Les deux plaisantins ne parviennent plus à dissimuler leurs ricanements face à ce spectacle.
— Arrêtez de rire, vous deux ! sermonne le premier. Bon, jeune homme, je suppose que vous n'avez pas conscience que vous vous baladez nu avec juste un manteau punk dans un espace publique ? C'est quoi d'ailleurs, une nouvelle trend grunge-rock, c'est ça ?
— Insiste pas, Tom, glisse celui qui était resté muet jusqu'à présent. Il est allumé, regarde ses yeux. Ils sont tout noirs.
— Ça vaut la peine de le faire souffler, tu crois ?
— On le fera au poste. Déjà, il faut régler son problème de fringues. C'est plus possible, là. On l'embarque direct.
Tom approuve d'un hochement de tête, mais tente une dernière approche pour avoir matière à l'interroger au poste, lorsqu'il aura émergé de sa transe.
— Est-ce que vous savez ce que vous faites là, Fahren ?
— Oui, je cherche une sorcière. C'est pour me venger.
La moitié du groupe déplore cette réponse, le reste part dans un éclatement d'hilarité incontrôlable.
— Enfin, on m'a envoyé la chercher, je crois, se reprend-t-il. Elle peut m'aider.
— Très bien, conclut Tom, stoïque. Tendez les bras devant vous.
L'interpellé s'exécute machinalement. Tom lui serre le bracelet des menottes à chaque poignet.Lopération n'a présenté aucun signe de résistance. '
— Vous comprenez pourquoi je vous met ça ?
— Non.
— On va vous expliquer. Montez dans la voiture.
Le groupe se divise ensuite comme suit : les deux railleurs encadrent le suspect tandis qu'ils grimpent dans le véhicule. Tom et son acolyte gagnent l'avant et démarrent lorsque tout le monde a attaché sa ceinture.
Quand la dernière porte se ferme et que la voiture avance, Fahren s'agite subitement.
— C'est une cage ? demande-t-il, sa voix chargée de trouble.
— On va discuter au poste, réplique Tom.
— Libérez-moi !
Il tire violemment sur ses liens. Cette fois, les deux rigolos ne s'amusent plus. Ils sont occupés à garder le rebelle sur son siège.
— Ça y est, ça commence ! commente le passager avant. Il a capté qu'il est dans la merde.
Fahren crache une volute chargée de cendres. Ses iris ont viré au rouge en fusion. La femme à ses côtés a le temps d'observer les crocs qu'il dévoile dans sa rage avant que l'habitacle ne s'enfume.
Tom s'arrête aussitôt. Comme ses collègues, il se retrouve incapable de donner une explication au déroulement de la scène. Ils sortent en trombe, les poumons saturés de poussières. Seul Fahren demeure encore dans le véhicule.
Une gerbe de flammes déborde brusquement des portières.
Et c'est l'explosion.
Annotations
Versions