5. Bathim (2/3)

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Samir aurait adoré venir avec elle en Écosse, mais le devoir de présenter un article sur « le concept du moi à travers l'art » à sa classe l'en a empêché. Cyn ne lui en veut pas. Il a un avenir devant lui tandis qu'elle est partie à la recherche du passé.

Emmitouflée dans un sweat-shirt épais doublé d'un coupe-vent, la sorcière s'est perchée au sommet de la tour délabrée du château sur lequel elle lorgnait depuis des jours.

Son exploration des lieux lui a permis de mettre la main sur une collection de poupées de porcelaines. Les petites choses étaient blotties dans l'obscurité d'une malle depuis près de deux siècles. Sortir enfin prendre l'air a été un soulagement pour cette minuscule famille.

Désormais, la jeune femme contemple les remous de l'océan Atlantique. L'étendue d'un bleu-acier se coupe à l'horizon pour laisser place au vaste ciel gris et uniforme écossais. Le crachin bat les plaines émeraude du pays autant que les joues de Cyn, qui ne s'en inquiète pas. Ce temps pourtant froid l'apaise.

Comme lors du second rite dans son appartement, Cynthia met toute son énergie au service de sa concentration. Elle a apporté le matériel destiné à ce travail. Le feu ensorcelé des bougies supporte la pluie autant que le sol sous la sorcière en tailleur reste sec.

Elle ferme les yeux.

La vision ne tarde pas à arriver.

oOo 


Le voyage fut quelque peu étourdissant. Il s'est arrêté lorsque Vehuiah a déposé la jeune fille sur ce qu'elle devina être sous ses doigts un canapé.

Cyn, silencieuse depuis son arrivée, s'était accordée le temps de reprendre ses esprits tout en écoutant les voix inconnues qui s'exprimaient autour d'elle.

— Qui est-ce ?

— Où l'as-tu trouvée ?

— Une bouche de plus à nourrir...

— C'est une sorcière ?

Vehuiah avait répondu à chaque question par les réponses les plus brèves possibles :

— Voici Cynthia. C'est une jeune sorcière qui a besoin d'aide.

Cyn entendit alors les paroles d'une présentatrice de journal télévisé national. Cette dernière relata le récit d'une terrible explosion survenue sur le toit d'un immeuble résidentiel. Les secours ne parviennent toujours pas à déterminer l'origine de cet étrange sinistre.

Cet endroit se trouve-t-il loin de Nancy ?

— Ah, c'est de là que vient le bloc que tu nous a posé dans la prairie ! s'exclama une femme.

La télévision s'éteignit. En tout cas, Cynthia ne perçut plus le son des actualités.

— Nora, je te laisse le soin d'examiner la petite, reprit Vehuiah. L'effort lui a endommagé les yeux.

Petite ? s'indigna Cyn. Attends un peu, toi...

— Pauvre choupette... railla la même femme.

— Garde tes remarques, Cathy, rétorqua une voix féminine chevrotante. Pas plus tard qu'hier, tu saignais du nez à vannes ouvertes.

— C'est de la faute de Gabriel, se défendit Cathy. Il s'obstinait à vouloir porter cette poutre avec les garçons. Je n'ai fait que lui filer un coup de pouce.

— Tu ne maîtrises pas la télékinésie, objecta l'autre.

— Oui, mais ça partait d'une bonne intention.

Cynthia eut un fort mouvement de recul lorsque deux mains se posèrent de part et d'autre de sa tête.

— Du calme, tempéra la voix tremblante. Je suis Nora, la guérisseuse de la communauté. Je vais régler ce problème de mirettes, ne t'inquiète pas.

Les doigts fins et longs de Nora reprirent là où ils s'étaient arrêtés. Cyn resta tendue, mais se laissa faire en serrant les dents. Nora plaça délicatement ses pouces sur les paupières fermées de la jeune fille et massa tout en douceur. Cynthia sentit un flux identique au sien la parcourir du haut du front jusqu'à l'échine. L'onde était toutefois plus douce, plus fluide, plus assurée que la sienne.

Ce sont les pouvoirs de Nora ?

— Voilà, affirma la guérisseuse. Tu peux ouvrir les yeux.

La jeune fille s'exécuta avant de papillonner des paupières. Les formes n'avaient pas encore récupéré leurs contours mais les couleurs étaient déjà revenues. Cyn vit les silhouettes de trois personnes penchées sur elle, dont celle de Vehuiah, reconnaissable par son long manteau sombre. Cathy devait être la personne aux bras croisés, en retrait, et Nora celle assise sur la chaise à côté du canapé.

— Ça a l'air d'aller mieux, commenta celle-ci.

— Où suis-je ? questionna Cynthia.

Elle était absorbé par la perspective large et profonde de la pièce où ils se trouvaient. La lumière filtrait par de grandes fenêtres en ogives. Bien que Cyn ne distinguait pas encore très bien son environnement, elle reconnut une architecture en arcs, probablement faite de pierres.

Elle se leva, avança de quelques pas jusqu'à un pilier sous les yeux attentifs des trois autres. Cyn perçut le toucher rugueux du granit sous la pulpe de ses doigts.

— C'est une église ? s'enquit-elle.

— Un ancien couvent, corrigea Vehuiah. Tu te trouves dans une communauté de sorciers que j'ai fondée il y a deux décennies, juste ici.

La jeune sorcière quitta le pilier et retourna s'assoir, les sourcils froncés.

— Une communauté de sorciers ? Combien sont-ils ?

— Une centaine d'individus, dit-il.

— Tu parles. Je n'ai jamais rencontré d'autres sorciers et voilà que tu me racontes qu'il y en a cent comme moi là, dans ce vieux couvent ?

— Tous ne sont pas des sorciers, justifia Nora. Certains n'ont aucun lien avec la magie.

— Bref, ça n'a pas l'air de l'emballer, trancha Cathy. Je propose qu'on la laisse partir.

— Cynthia ne partira pas, objecta Vehuiah. Venez.

Personne ne protesta face à cet ordre, sauf Cynthia.

— Je vais faire comme a dit l'autre fille agressive du fond. Je vais me reposer un peu puis je vais m'en aller.

Cathy souffla en relevant le nez.

— Nous allons en discuter, affirma l'ange. Suis-nous.

Cyn leva ses yeux encore recouverts d'un voile bien qu'affiné au ciel et alla rejoindre le groupe. Vehuiah en tête, ils cheminèrent dans le cloître jusqu'à passer une lourde porte de bois. Au-delà s'étalait une vaste étendue verte coupée par endroit par des formes rectangulaires.

Des granges, ou quelque chose comme ça, supposa Cynthia.

Après ces bâtiments demeurait une grande ligne horizontale aux couleurs de bois et de sapin.

Et ça là-bas, c'est sûrement une forêt perchée sur des collines. Ce coin serait-il totalement perdu dans les bois ?

Ils progressèrent dans cet environnement d'herbe et de fleurs que la jeune sorcière s'amusa à effleurer du bout de la main. Depuis deux ans, elle n'avait fait que parcourir des villes de béton. Ce jour lui permit de concevoir que la nature aussi méritait d'être foulée davantage.

Ils dépassèrent ce que Cynthia définit comme une étable aux forts relents de fumier. Un enclos de bois gardait un troupeau de chèvres qui ne se priva pas de bêler follement à leur passage. Quelques pas de plus et Vehuiah les fit s'arrêter devant une masse aux nuances de noir et de cuivre.

— C'est quoi ? demanda Cyn. Un rocher ?

— C'est la grosse connerie que tu as faite, cracha Cathy.

— Ce n'est pas de sa faute, contredit Nora avec bienveillance.

— Une chance que Vehuiah était là, poursuivit l'autre. Grâce à lui, il n'y a pas eu de blessés graves. Ce ne sera pas comme ça à chaque fois.

— Et cela ne se reproduira plus, décréta l'ange.

— Mais qu'est-ce que c'est, bon sang ? s'impatienta Cyn.

Vehuiah alla se placer devant elle. La vision de la jeune fille s'était davantage améliorée en route et à cette distance de l'ange, elle vit presque parfaitement les lignes de son visage.

— Il s'agit de la manifestation de tes capacités à travers ta colère. Ce bloc est un agrégat de matière arrachée des bâtiments où nous nous trouvions, chauffé à une température supérieure à celle du magma volcanique.

Vehuiah posa la paume de la main contre la paroi du bloc.

— Les forces magiques qui l'ont formé et altéré ont transformé sa structure à un point inimaginable. La composition de ce rocher n'a plus rien à voir de tout ce qui est connu sur le plan terrestre.

Il marqua une pause.

— Un tel niveau de puissance n'a pas été observé depuis l'éruption qui a décimé la tribu des Huth.

— Franchement, je ne comprends rien à ce que tu racontes, grogna la jeune fille.

— Il dit que tu es super forte, espèce d'idiote, aboya Cathy. Manquait plus qu'une bombe à retardement chez nous. Qu'elle dégage, celle-là !

— Cathy ! protesta la guérisseuse.

— C'est moi que tu traites d'idiote ?

La conversation ne s'envenima pas davantage et ce fut une bonne chose : Cynthia fulminait tant que le sol s'était mis à trembler sous ses pieds. Quelques brins d'herbe furent grillés par des flammèches, quand un petit bouc noir galopa jusqu'à eux avant de contourner l'agrégat.

— Onyx ! cria un adolescent à sa poursuite. Échappé !

— Je vais t'aider, Viktor ! lança Cathy.

Heureuse que ce prétexte tombe du ciel pour quitter la troupe, elle interpella plus loin :

— Gabriel, il est derrière le caillou !

Cynthia se retourna. Un deuxième garçon, plus grand et plus âgé, courait dans le sillage du premier. Cathy le suivit quand il se rua derrière le bloc. Onyx dû l'esquiver car Cynthia vit l'animal repartir pour un tour du rocher.

Le manège perdura quelques tours encore. Très vite, Cathy s'arrêta pour reprendre son souffle. Le bouc décida que le bloc ne l'intéressait plus et fila dans la prairie, les deux garçons à ses trousses.

Soudain, l'animal paru se prendre les sabot dans un obstacle. Il culbuta en avant mais à la surprise du groupe, décolla dans les airs plutôt que de rouler dans l'herbe. Onyx n'avait plus qu'à agiter les quatre pattes en bêlant à tout rompre, impuissant contre cette force qui le ramenait vers l'enclos.

La paume ouverte devant elle, Cynthia reconduisit le bouc jusque sur un tas de paille, parmi ses semblables. Posé au sol, Onyx tremblait comme une brindille dans le vent et se laissa tomber sur son arrière-train.

— Voilà, problème résolu, lança Cyn, satisfaite. Vous êtes des sorciers mais vous ne vous servez pas de la magie pour régler vos problèmes ?

Personne ne lui répondit. Le plus grand des garçons inspecta la bête secouée par-dessus la barrière. Il quitta son poste et rejoignit l'agrégat d'une démarche vive.

Cynthia sentait la colère qui émanait de lui sans parvenir à expliquer l'origine de cette émotion. Celle-ci était telle qu'un feu s'embrasa instantanément sur la poitrine du garçon, et finit par le recouvrir.

Terrifiée par ce spectacle, Cyn regarda autour d'elle, mais les autres ne semblaient pas s'inquiéter du phénomène.

Quand le feu fut tout proche, Cynthia leva les bras devant elle comme pour s'en protéger.

Puis elle se réveilla.

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