6. Fleuretty (1/4)
Toute flatterie à son égard est parfaitement inutile, voire contraire aux intérêts de l'appelant, tant ce démon de pouvoir est cruel et sans pitié.
oOo
Sam hésite. Il est huit heures du matin. Le jour se lève à peine. Devant lui, la boutique est encore fermée. Cyn n'ouvre pas avant dix heures.
Toutefois, il possède une clé de l'entrée, un objet enchanté par la gérante qui ne crochètera la serrure que si Samir lui-même est l'auteur de cette action.
Cynthia lui a déjà affirmé qu'elle avait suffisamment confiance en lui pour le laisser entrer dans son repère comme il le souhaite, mais il n'a jamais profité de cette possibilité.
— Il y a bien un début à tout... suppose-t-il à voix haute.
Il introduit la clé. Un craquement lui fait lâcher l'objet et il bondit sur le côté. Campée au niveau de la vitrine, Cynthia pose le regard sur son ami et ses yeux écarquillés.
— Déjà debout ? dit-elle en guise de salutation.
— Ça fait toujours autant de bruit quand tu fais ça ? bégaie-t-il, une main sur la poitrine.
— Ha ha, s'amuse-t-elle. Non, la volatilisation — ou téléportation, comme tu préfères — opère comme la marche : tu peux poser le pied comme un éléphant, ou comme un cambrioleur sur un parquet grinçant.
L'explication ne l'apaise pas pour autant.
— Tu reviens d'Ecosse ?
— Yep. J'ai dormi sur l'Île d'Islay, cette nuit. Je dépose mes affaires et je file.
Sam n'a pas le temps d'enchaîner qu'un second craquement survient. Il se tourne vers le carreau de la porte pour voir, dans la pénombre de la boutique, la sorcière se débarrasser de l'encombrant sac sur ses épaules. Puis, elle disparaît de nouveau.
Le troisième craquement se produit pile dans le dos de Samir, qui se ratatine contre la porte. Cette fois, il ne laissera pas cela se passer ainsi.
— Et utiliser la porte, Cyn ? Qu'est-ce que ça te coûte de plus ?
— Elle n'est pas ouverte, rétorque-t-elle en lui tendant la clé qui était restée fichée dans la serrure. À tout à l'heure.
— Attends, où tu vas ?
— Voir un truc en ville. Ce n'est pas très loin.
— Ah, je peux t'accompagner, dans ce cas ?
— Bien-sûr.
Elle pose une main sur le bras de Samir. Un quatrième craquement résonne dans la rue tandis qu'ils disparaissent.
Le duo réapparaît devant les barrières enrubannées de banderoles noires et jaunes de la police.
Sam se dégage de l'emprise de la sorcière, s'écarte et tombe à genoux. Il ne lui faut pas plus longtemps pour rendre son petit-déjeuner. De son côté, Cynthia observe la rue coupée de la circulation urbaine.
L'explosion a ravagé un tronçon non-négligeable de la route et des habitations. Aucun carreau n'a tenu dans un rayon de trente mètres autour de l'épicentre : cette voiture vue dans la vision de Bathim. Les quelques autres véhicules à proximité ont été brûlés.
L'épave centrale, dont il ne reste que le châssis recouvert de métal fondu, trône au centre d'une percée dans le macadam. Celui-ci semble prêt à engloutir la carcasse.
Il n'y a là que des enquêteurs en mission de reconstitution et de collecte de preuves nécessaires à l'enquête fraîchement ouverte. Seulement, la sorcière doute qu'ils trouvent quoi que soit à exploiter dans ce désastre.
— Ça pue, j'ai l'impression qu'on m'a jeté dans un barbecue géant, se plaint l'étudiant qui se relève.
— Pardon pour la téléportation, Sam. J'aurais dû te prévenir.
— Je pensais surtout qu'on irait à pied, puisque tu as dit que c'était en ville.
Il prend le temps d'analyser son environnement, à la suite de quoi sa mine se décompose.
— Alors, c'était de ça qu'ils parlaient aux infos ce matin...
— La cause est d'origine surnaturelle, précise Cynthia. Ça a perturbé ma méditation jusque dans les Highlands.
Elle passe la barrière. Samir la rappelle dans l'immédiat.
— Ça grouille de flics, ils vont nous voir !
— Ils ne verront rien du tout, dit Cyn en s'approchant de l'épicentre. Je viens de les brouiller avec un sort. Nous sommes totalement invisibles pour eux.
Un enchantement que Sam n'a pas vu se déployer, pour ne rien changer.
— Moi aussi, je peux venir ? jappe soudain le garçon.
— Mais oui, allez.
Ils gagnent le châssis après avoir traversé l'épais tapis de cendre qui l'entoure. L'étudiant peste quand une incroyable quantité de poussière se glisse dans ses chaussures. La sorcière prélève un peu de poudre dans le creux de sa main en vue de l'inspecter. Sam fait de même, mais sans grandes convictions. Cynthia isole une pincée de fragments coagulés et sonde ensuite la carcasse.
— Les corps, tissus et autres vêtements ont totalement disparus. Les plastiques et métaux se sont agglutinés avant de couler sur le bitume et de fusionner avec lui. Maintenant, il reste à déterminer la chose qui est responsable de ce massacre...
— Un dragon !
— Sérieusement ? rétorque-t-elle en levant les yeux au ciel. Tu ne veux pas réfléchir un peu avant ?
— Les dragons ont la capacité de cracher un feu qui produit ce genre de résultat, se défend-t-il. Je l'ai lu dans l'un des bouquins que tu as, d'ailleurs.
— Ils avaient cette capacité. C'est-à-dire à la préhistoire, et quand ils avaient le diamètre d'un immeuble. De nos jours, leur environnement a tellement évolué que les plus gros spécimens font la taille d'un labrador, et ils se cachent dans les jungles et les forêts denses pour échapper aux humains. À part pour allumer un four, je n'en vois pas un seul capable d'une fournaise pareille.
La jeune femme pense à son propre dragonnet et sa boîte en argent, lui-même ne crachant pas de feu. La créature avait fait preuve d'ingéniosité en adaptant la couleur de ses écailles au contenant qu'il s'était accaparé. Cynthia l'avait trouvé en Slovaquie et depuis, elle n'a plus croisé la route d'un dragon, où ni quel qu'il soit.
— Ça m'étonne que tu aies pensé à un dragon plutôt qu'à un sortilège, tout simplement, Sam.
— Merci de me faire passer pour un idiot en disant cela.
— Ne le prends pas comme ça... parce que ce n'est pas non-plus la réponse.
Cynthia quitte les restes de la voiture au profit d'une ligne intéressant également les policiers présents : des traces de pas semblent quitter le véhicule. Les premières empruntes sont solides, imprimées dans la route. Les suivantes poursuivent leur chemin, jusqu'à n'être que des marques de pieds ayant marché dans la cendre.
— On dirait que se dégourdir les pattes lui a permis de baisser la température, résume Cyn.
— Donc, la bestiole a des pieds humains. Ce serait un sorcier ? Pourquoi n'aurait-il pas jeté un sort d'explosion à des fins mauvaises ?
— Parce qu'il n'aurait pas survécu. Compte tenu de l'ampleur des dégâts, et s'il se trouvait dans la voiture à ce moment, je peux t'assurer que même si un sorcier était l'auteur de ce drame, il serait mort avec les quatre autres. Et puis vu la tête des empruntes, c'est son corps tout entier qui était en fusion avant de repasser dans un état normal.
Elle se tourne vers lui.
— En tout cas, je serais morte.
— Mais peut-être qu'il a un pouvoir spécial ?
— Oui, il en a un, mais ce n'est pas ce que tu penses.
Ils poursuivent la piste jusqu'à ce que la couche de cendres s'affine. La route originelle réapparaît enfin.
Cynthia se dirige vers le trottoir quand une bourrasque soulève un nuage de poussières. Si Samir grognait de devoir astiquer ses chaussures et son bas de pantalon quand il rentrerait, le voilà recouvert de chaux et de suie de la tête aux pieds. Une quinte de toux le prend violemment.
Cyn n'affronte le problème qu'un court instant. Son flux se réveille, disperse les déchets volatiles et s'empresse de la débarrasser de la moindre particule. Puis, il s'attaque à Samir. L'étudiant cesse d'expectorer dans la seconde qui suit.
Dans le vent s'est dessinée une silhouette haute, élancée. Quand l'élément se calme, Cynthia reconnaît en l'apparition une femme qu'elle était sûre de croiser dans un moment pareil. D'un air hautain, la dernière venue les détaille dans une expression mêlant peu à peu dégoût et ennui.
— Qui est-ce ? questionne Sam, la larme à l'œil.
— Perdrix Gavreau, répond Cyn. C'est une semblable.
— Une sorcière ?
— Oui. Viens, laisse-la tranquille.
Ils partent dans un sens, Perdrix dans l'autre.
— Honnêtement, elle tient plutôt de la chasseresse que de la sorcière, avertit froidement Cynthia. Traquer des personnes ou des créatures, c'est son truc. Elle est déjà venue à la boutique prendre des articles pour ses missions.
— Tu ne dois pas trop la porter dans ton cœur, remarque Sam.
— Ouais, mais elle ne porte personne dans le sien. C'était sûr qu'elle viendrait fourrer son nez ici.
— Au juste, j'ai trouvé ce qu'est la bestiole, puisque ce n'est pas un sorcier.
Ils s'arrêtent devant une vitrine au carreau absent. Le responsable est sur place, le téléphone vissé à son oreille, son assureur au bout du fil. Des policiers encadrent le type afin qu’il n’interfère pas sur la scène de crime.
— Alors ? Je t'écoute, Sam.
— C'est une salamandre.
Cynthia laisse sortir de sa gorge un rire terrible. Les bras de Sam tombent le long de son corps.
— Les salamandres contrôlent le feu et peuvent prendre forme humaine, continue Samir sans se laisser démonter. C'est possible.
— Tout juste, s'égosille la sorcière en tentant de reprendre son souffle. Elles aiment la tranquillité, aussi, mais il est possible qu'un individu ait pété les plombs ici, en ville, oui...
Elle se penche, les mains appuyées sur ses genoux et le souffle court. Quand elle se redresse, l'étudiant la dévisage d'un œil mauvais.
— Pour tout t'avouer, elles contrôlent tellement bien le feu qu'elles peuvent générer des vêtements avec, or là...
Cynthia pointe du doigt la devanture du magasin. À y voir de plus prêt, Sam réalise que le verre n'a pas éclaté comme fut le destin des autres carreaux dans la rue. Il se trouve sous ses pieds, complètement fondu. Sur l'estrade se tient une demi douzaine de mannequins d'exposition, dont un, d'allure masculine, ne porte strictement rien.
— ... celle-ci est peut-être kleptomane, en prime !
Une minute de fou rire se ré-enclenche. L'agacement de Samir est à son apogée lorsque Cyn s'arrête soudain. Son visage encore coloré d'un rouge d'ivresse ne trahit plus aucun autre signe d'amusement.
Fini de plaisanter. J’ai tout ce dont j’ai besoin.
— Viens Sam, dit-elle dans le calme. Allons à la boutique.
Elle sent son ami se détendre tel un ressort.
— À pieds ! Pas de téléportation !
— C'est avec l'entraînement que l'on supporte la douleur, Samir !
Mais elle ne négocie pas davantage et accepte de marcher aux côtés de l'étudiant.
— Et c'est quoi comme bête, du coup ? demande-t-il tout de même.
— C'est un chien de l'Enfer.
Ces mots déclenchent en elle les bribes de son dernier souvenir en arrière. Elle croit voir dans l'image du garçon en flammes les crocs caractéristiques de ces créatures mais aussi, au centre de sa poitrine, une tâche noire.
Le charbon ardent.
Sauf qu'elle n'y croit pas une seconde.
Il ne pouvait pas être un chien de l'Enfer. Non, il ne l'était pas. Concentre-toi, Cynthia.
Ce qu'elle fait. La mémoire lui revient alors.
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