6. Fleuretty (2/4)
Ce coup-ci, le feu ne s'alluma pas. Le garçon, en chair et en os, fondit sur Cynthia comme un rapace sur sa proie.
— Pas de magie contre les animaux ! hurla-t-il. C'est un ÉNORME facteur de stress pour eux ! Ils ne comprennent JAMAIS ce qu'il leur arrive dans ces cas-là !
Nora ne resta pas en retrait devant cela. Si les remarques de Cathy la rendaient médiatrice, la rage du jeune homme la fit bondir entre lui et la jeune fille.
— Calme-toi, Gabriel. Elle ne le savait pas.
— « Elle ne le savait pas » ? rétorqua-t-il sans baisser le ton. C'est facilement déductible, pourtant. Regarde par dessus l'enclos !
— Tu crois que je vais perdre mon temps à courir après un bouc alors que j'ai la possibilité d'en finir en moins de quinze secondes avec ses fichues crises de zoomies ? contredit soudain Cynthia.
La colère ne faiblit pas dans les deux camps. Elle monta même parmi les autres membres du groupe, à commencer par Cathy, qui joignit l'avis de Gabriel :
— Prends au moins conscience que tu as tort, gamine.
Cyn recracha le dernier mot, l'instinct en furie. Les brins d'herbe reprirent feu plus vite qu'à la première vague d'ébullition.
Quand le bloc auprès d'eux trembla et la terre avec lui, Vehuiah sorti de sa mutité. Un bref rayon de lumière fut projeté devant chaque regard afin que chacun d'entre eux converge vers l'ange.
— Il suffit, asséna-t-il. C'est un sujet qui mérite de l'approfondissement, mais pas dans ces circonstances. Retournez à vos occupations. Il faut aller préparer le repas.
Et l'ordre s'exécuta. Gabriel, Cathy et le plus petit garçon, Viktor, filèrent à l'enclos. Gabriel lança un dernier coup d'œil furieux à la jeune fille, qui le lui rendit. Nora quitta la troupe elle aussi pour rejoindre le cloître. Lorsque Cynthia voulut détaler à son tour, Vehuiah la retint.
— Nous devons discuter.
— Non, je pars d'ici. Cet endroit n'est pas fait pour moi. Cette communauté ne me tolère pas, et je ne m'y sens pas bien.
— Ni la communauté, ni toi n'avez encore fait les efforts pour que cela change.
— C'est pas la peine d'en faire. Je préfère tracer ma route, et tout le monde sera content.
— Tu te méprends. Ce n'est qu'un obstacle sur ton chemin. Tu peux le surmonter.
— Je préfère contourner l'obstacle plutôt que de passer par-dessus.
L'ange ne dit rien à cette remarque. La jeune sorcière interpréta ce silence pour entamer la marche de son voyage, lorsque Vehuiah l'interpella encore :
— Je dois te montrer quelque chose avant.
Elle fit volte-face.
— Et après, tu me laisseras partir pour de bon ?
— Oui, dit-il sans hésitation.
Vehuiah l'enjoignit à le suivre en contrebas de la prairie. Tandis qu'ils descendaient la pente légère, Cynthia se tourna vers l'étable une dernière fois, mais personne ne soutint son regard.
De vastes parcelles cultivées s'ouvrirent à la place du champ en fleurs. Vehuiah emprunta un passage dallé au milieu des cultures, Cyn dans sa foulée. Ils quittèrent l'immense potager plus vite que la sorcière ne le crut et s'enfoncèrent dans un sous-bois. Les arbres se densifièrent.
— C'est un peu à l'écart, lança la jeune fille d'un air distrait.
— Il vaut mieux que cela reste entre nous.
C'est une bonne chose qu'il me réponde ça ?
Une femme se présenta sur le chemin, la démarche lente et contemplative. Arrivée à leur hauteur, Cynthia dévisagea la petite mamie et sa croix pendante à son cou. Un sourire franc étira la peau ridée de son visage tandis qu'elle regardait l'ange avec adoration.
— Bonjour, Vehuiah. La chapelle est libre...
— Bonjour, ma Sœur. Merci.
Chacun poursuivit son trajet. Cynthia se rapprocha de Vehuiah, animée d'une certaine curiosité teintée d'appréhension.
— C'était une nonne ?
— Oui.
— Je croyais que c'était un couvent abandonné, ici.
— Je n'ai jamais dit cela.
— Et la chapelle où tu m'emmènes, c'est pour m'exorciser ?
— L'exorcisme est un mythe humain.
— Je trouve qu'on s'éloigne vraiment des autres, quand-même...
Enfin, les caractéristiques d'un édifice percèrent la végétation. Quelques mètres plus tard et la jeune fille contempla de ses yeux grands ouverts le bâtiment de pierres roses et jaunes qui se dressait devant elle.
Cyn devina à partir de ce qu'elle vit une nef longue et une tour anormalement haute. La porte taillée de la façade était faite d'un bois sombre, visuellement lourd et ancien. Le fer qui la rivetait devait avoir quelques siècles à son compte, autant que le reste de la construction.
— Tu parles d'une chapelle ! s'exclama Cynthia. C'est une église, et pas une petite !
— Viens, entrons.
Ils s'exécutèrent.
À l'intérieur, l'admiration de Cyn demeurait la même : la nef centrale s'allongeait sur une vingtaine de mètres, entourée de bas-côtés larges et d'innombrables travées. Le transept donnait sur deux petites chapelles de part et d'autre ainsi qu'un chœur en son bout meublé d'un simple pupitre. Cynthia constata la présence de quelques croix, mais pas de Christ, d'un bénitier, mais pas de chemin de croix. Les vitraux étaient clairs, mais sans dessin. Une centaine de chaises disposées çà et là habillaient l'allée sans être dans l'alignement le plus parfait pour autant.
— Les Sœurs et moi-même avons redéfini l'utilité de cette chapelle, expliqua Véhuiah. L'endroit n'est plus seulement destiné à la prière et à la méditation. Il sert désormais dans notre vie de tous les jours, dans nos annonces, nos évènements, nos loisirs...
— Ce sont les qualités d'une salle des fêtes, coupa Cyn.
Vehuiah haussa les épaules.
— Notre communauté n'est pas fondée sur la croyance en telle ou telle foi, et la structure d'un bâtiment n'a rien à nous dicter. Nous n'avons pas séparé complètement l'essence primaire de la chapelle, mais nous l'avons limitée afin que quiconque y trouve sa place. Chacun est libre de croire à sa façon, ou non.
— N'empêche, le sol est toujours consacré, jugea la sorcière en se dandinant sur ses pieds. Je le sens, il y a une emprise très spécifique ici, mais je ne saurais pas comment la décrire. On dirait une barrière.
Il y eut un temps de silence.
— Les démons n'ont pas leur place ici, répondit finalement l'ange.
Cynthia étendit les bras et bailla à s'en décrocher la mâchoire. Le son se répercuta contre les voûtes pour se perdre quelque part entre les roches des murs.
— Venons-en aux faits, Vehuiah, si tu le veux bien : que voulais-tu me montrer ? La chapelle seulement ? Voilà, mission accomplie.
Vehuiah leva la paume de la main devant lui. Les rayons de soleil filtrants par les vitraux se détachèrent en une multitude de lignes animées de magie. Celles-ci se déplacèrent jusqu'à former les traits d'une maison au centre d'un paysage de banlieue. Les couleurs teintèrent l'illustration grandeur nature qui avait aspiré Cyn et l'ange, puis la lumière se tamisa jusqu'à la nuit.
Ils se trouvaient dans une rue parsemée de lampadaires aux ampoules frétillantes. Pas un véhicule ne circulait. Peut-être était-il tard dans la journée et les gens tous rentrés chez eux.
Cynthia s'attarda sur cette maison que les lignes de Vehuiah eurent tracée. Elle nota la présence de lumière à l'intérieur et perçut des éclats de voix.
— J'ai une impression de déjà vu, confia-t-elle.
Elle fixa Vehuiah dans l'espoir qu'il parle à son tour, mais il lui intima d'un mouvement de tête de rester concentrée sur l'habitation. Cynthia ne comprenait pas, pas plus qu'elle ne décela ce qu'il se tramait entre les murs de la bâtisse.
Tout à coup, une onde de choc brisa la moindre ouverture. La jeune fille leva les bras par réflexe tandis que les débris traversèrent son corps comme s'il ne s'agissait que d'air.
— C'est un souvenir, Cynthia, intervint Vehuiah. Il ne peut rien t'arriver.
— Un souvenir de quoi ?
Le grondement d'un feu se réveilla. Détourner les yeux lui avait fait perdre une portion minuscule du fil de l'histoire et pourtant non-négligeable : l'incendie ravageait déjà le rez-de-chaussée et Cyn le fixa monter à l'étage, impuissante.
— Comment un feu peut-il se propager comme ça ? s'inquiéta-t-elle.
— On ne doit jamais sous-estimer le feu.
Le brasier s'accapara l'étage puis la toiture. En bas, les flammes grignotaient avec appétit chaque parcelle de l'habitat.
Cynthia crut voir quelqu'un dans l'entrée. La personne, les mains de chaque côtés de sa tête, avançait dans le feu sans se soucier de ce dernier. Il y avait ce flux autour d'elle qui la préservait des ravages, et la guidait.
La silhouette franchit le pallier quand Cyn reconnu une jeune fille trop familière à son goût.
— Mais... c'est moi !
Elle bondit auprès d'elle-même. La sorcière n'eut aucun mal à découvrir l'adolescente qu'elle était il y a deux ans maintenant. Les yeux de la fille étaient voilés de blanc et ses gestes automatiques. Elle ne s'attarda pas devant l'entrée. Avancer était ce qu'il y avait de mieux à faire.
— Où va-t-elle, Vehuiah ? s'exclama Cynthia en suivant son double. Enfin... où je vais ? Pourquoi je ne me rappelle pas de ça ?
Le crépitement des flammes se mua en déchirement : le toit s'écroula sur la structure qui le suivit dans sa chute.
— À la suite d'une dispute avec tes parents, il y eut une étincelle dans ton coeur, une étincelle de fureur à la puissance sans précédent, récita l'ange.
Cynthia suivit un instant la destruction, puis courut à nouveau derrière son ancienne elle.
— Le résultat de cette colère est là, devant toi. Le chaos, et la désolation.
— C'est faux ! J'ai fugué, jamais je n'aurais fait une chose pareille ! cria-t-elle.
— Parce que tu ne t'en rappelle pas. Ta mémoire s'est occultée pour t'abriter de la vérité : ta famille a succombé à la catastrophe que tu as créée.
— Mensonges ! Je ne suis pas une destructrice ! JE N'AI PAS TUÉ MES PARENTS !
Vehuiah baissa la tête, mais pas le regard. Au fond d'elle, Cynthia sentit pourtant les fils se démêler à toute vitesse. Son esprit se coordonnait sur la vision qui venait d'éclater dans sa mémoire.
La plus jeune Cynthia s'enfonça dans la nuit. Pas une fois elle ne se retourna. Elle quitta l'espace du souvenir et l'autre fille, dans son sillage, s'écroula à terre.
— Tout ça est faux...
Les larmes qui dévalaient ses joues finirent leur course sur les dalles de la chapelle, redevenue le sanctuaire de plénitude qu'elle n'a jamais cessé d'être.
— Je n'ai jamais tué personne...
L'ange s'approcha.
— C'est cette nuit-là que j'ai pris conscience de ton existence. Moi, mais aussi mes frères et sœurs, et surtout les démons.
Cynthia renifla, le dos de la main collée contre son nez.
— Durant deux longues années j'ai repoussé ces monstres qui te tournaient autour pour te laisser le temps de grandir, et de réfléchir à tes dons.
— Des dons de mort...
Vehuiah secoua la tête.
— J'avais peur que cela soit nécessairement le cas après ce triste spectacle. Mais j'ai pu constater que tu n'avais pas le goût du mal en toi, Cynthia. Seulement cette rage. C'est elle qui t'induit en erreur. Tu n'es pas cette menace que l'on m'a vendue.
Elle leva des yeux rougis et embués vers lui. Vehuiah s'agenouilla devant elle, une main débordante de bienveillance qu'il posa sur son épaule tremblante.
— Je ne veux pas te forcer, Cynthia, mais la communauté et moi-même pouvons t'aider à passer outre ce souvenir, et le feu qui bouillonne en toi. C'est ce que j'ai essayé de bâtir ici, pour les sorciers et sorcières qui ont besoin de soutien.
Cynthia essuya le mucus et les larmes de son visage d'un revers de la manche. Se relever ne fut pas une mince affaire tant le poids du désespoir s'était emparé de son corps.
— Je ne suis sûre de rien... articula-t-elle.
— Ce n'est pas grave. S'éloigner de ce brin de mémoire sera déjà une première étape concluante. Il va être l'heure du dîner. Essayons d'oublier tout cela le temps du repas.
Tu parles...
— Et si j'explose ?
— Je serais là.
La jeune fille ne tenait pas à retourner auprès de ses semblables après l'impression déplorable vécue plus tôt dans la journée. Cependant, la faim et la fatigue la taraudaient, et cela davantage après les révélations de Vehuiah.
Cynthia plia son amour-propre à la volonté de l'ange et le suivit en dehors de la chapelle.
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