6. Fleuretty (3/4)
— Cyn, ça va ?
La sorcière reprend ses esprits à la question de Samir. Elle pense être revenue de la cafétéria après son essai sur l'arrêt du temps tant le déjà-vu est profond. Assise sur le tabouret près de son comptoir, l'étudiant inquiet penché sur elle. Toutefois, ses yeux se portent bien, mais elle ne se rappelle pas avoir marché jusqu'à la boutique.
— J'avais une vision.
— C'est ce que je me disais. Dès qu'on a pris la route, tu n'as plus rien dit ! Je t'ai posé des tas de questions, je t'ai secouée, crié dessus... le plus simple a été de te prendre par la main et de t'emmener car au moins, tes pieds n'étaient pas en panne.
Cynthia l'écoute avec attention, le cœur battant.
— Merci, Sam.
Elle lui affiche le plus chaleureux des sourires, ce à quoi Samir rougit du bout des oreilles jusqu'au torse.
— Tu... tu pleures ? bafouille-t-il, espérant dissimuler sa gêne.
La sorcière essuie sur sa joue la raison de cette question. La larme pêchée au bout de ses doigts lui semble étrange, incompatible avec le présent. Son souvenir d'elle et de Vehuiah devant un énième feu de malheur se relance de façon involontaire dans son esprit.
Il a toujours manqué des pièces de puzzle... songe-t-elle. Et me voilà dans une vie où je n’avais aucune conscience de ce dont je suis capable.
— Tu veux quelque chose ? intervient Sam. De l'eau ?
Cynthia interprète immédiatement la demande comme un tremplin à prendre si elle souhaite changer de sujet. Elle tamponne ses paupières avec le tissu de sa manche.
— Pardon de t'avoir ignoré, tout à l'heure...
— Ce n'est pas grave.
— Vas-y, je t'écoute. Quelles étaient tes questions quand nous rentrions ?
— Hein ?
Il secoue la tête.
— Mais si, insiste-t-elle. Tu m'as dit que tu m'avais posé des questions sur le trajet.
— Ah, oui ! Une seule, surtout.
La mémoire lui revient. Il enchaîne :
— C'est quoi, un chien de l'Enfer ?
Cynthia quitte son tabouret et part se perdre du côté de la librairie du magasin. Sam la prend en chasse avec un temps de retard. Cyn passe d'un rayon à un autre quand lui n'a que le luxe de se retourner avant qu'elle ne disparaisse. Une étincelle fuse à droite. Une masse bouge à gauche.
Tout cela pour revenir auprès de la caisse enregistreuse, une pile de livres jetée juste à côté du mimic. C'est le même numéro chaque fois que Cynthia étale sa science à son seul et unique élève.
— Alors, commence-t-elle en ouvrant un premier livre. Le chien de l'Enfer est une créature qui, sans surprise, provient de l'Enfer.
Sur la double page est illustré un paysage en rouge et noir, où les lignes se meuvent par enchantement. Des formes sans queue ni tête s'y déplacent. Sam peut entendre les monstres qui s'y dissimulent pousser des cris d'agonie.
Samir hausse les sourcils.
— Sans blague ! Je pensais qu'il venait de Mars.
Une plaisanterie qui tombe aux oubliettes.
Sur les prochaines pages sont représentés un homme et une femme nus qui paraissent tomber dans un trou sans fond. Les personnages se débattent éternellement dans le vide du papier noir.
— Ce sont des êtres terrestres qui sont appelés par le monde des damnés « en entiers ». Autrement dit, l'Enfer ne se contente pas seulement de leur âme, il prend leur corps avec.
— « Appelés » ? Ils font un pacte pour ça, ou quelque chose dans le style ?
— Pas du tout. Ces gens sont sélectionnés sans leur consentement.
— Ils ont un truc en commun ou c'est du hasard ?
— Ce sont toujours des personnes brûlées vives. Bûcher, incendie, crémation ou que sais-je...
La page suivante représente le même couple enfermé derrière un tas de bois et de paille. Le dessin se couvre soudain de flammes sombres et devient bientôt un brouillard de fusain.
— Pourquoi ? demande Sam.
— Pour les cendres, répond Cynthia. Les démons ont besoin des cendres pour faire les chiens. Ce qui nous amène à notre prochaine étape : la transformation.
Le dessin du livre à la suite représente une série de personnes entassées dans une cellule étroite.
— Une fois qu'ils ont des prisonniers, les cendres collectées servent à ceci.
Elle tourne la page.
— Les démons les compriment autour d'une pierre que l'on ne trouve qu'en Enfer : l'opale vitreuse. De cette manipulation émerge un nouveau produit appelé « charbon ardent ».
L'illustration du procédé fait preuve d'une myriade de détails. Sam voit les cendres s'amonceler autour d'une pierre noire, ronde, lisse, qu'il croit presque réelle tant le trompe l'œil sur le papier est réussi. La gemme devient ensuite irrégulière, rugueuse, aux arrêtes pointues.
— Il est si spécial que ça, le caillou ?
— Bien-sûr. Tu te rappelle de ce que je t'ai dit sur ton manuel ?
Soudain, son regard fuit celui de Cynthia. Elle lève les yeux au plafond et continue, passant à l'image de plusieurs silhouettes aux yeux rouges se découper dans un décor de flammes :
— C'est un excellent catalyseur. Il permet aux chiens de disposer du pouvoir infernal du feu.
— Pourquoi le feu ? Ils pourraient pas contrôler l'air ou l'eau, plutôt ?
— Le feu est une arme, et pas la moindre. Prends l'exemple de notre rue : sa force égale une fraction de ce dont est capable un volcan...
— Et les cendres ? Pourquoi les rajouter à la pierre ?
— Deux choses : elles permettent de construire un nouveau corps pour l'âme et surtout, elles augmentent les chances que l'opale soit tolérée par l'âme du prisonnier. C'est une pierre violente, douloureuse à porter.
— Quoi, c'est comme une greffe ?
— Ouais.
Un quatrième livre expose le torse ouvert d'un homme au visage tordu de douleur, dont le corps paraît rempli de magma. Au centre de la lave figure l'opale vitreuse, à la forme modifiée par l'amas de cendres qui l'entoure. Mais le cristal se brise, et l'homme représenté convulse une dernière fois avant de fermer les yeux.
— L'opale vitreuse à elle seule pourrait servir à fabriquer un corps, mais elle n'a aucune chance de prendre sans les cendres qui accompagnent l'âme, précise Cynthia en refermant le livre.
— Et quel est le pourcentage avec ?
— Oh, je dirais... un prisonnier sur quatre survit, et il y a une raison à cela : il faut le vouloir. Tu voudrais devenir un chien de l'Enfer, toi ?
— Non, pas vraiment...
— Alors tu n'y survivras pas.
D'un claquement de doigt, les livres repartent se ranger dans leurs rayons.
— En gros, les chiens qui survivent sont ceux qui ont « accepté » d'en devenir ? résume-t-il en mimant des guillemets.
— Plutôt, oui. Mais il ne faut pas exclure que des individus forts existes, sans pour autant en avoir envie. C'est justement ce qui rend ces chiens-là désobéissants. Et ça, ça pourrait coller au toutou qui a transformé toute une rue d'Epinal en une reconstitution de Pompéi.
Cynthia repart s'avachir sur son tabouret et fourre les mains dans les poches de son sweat-shirt.
— Attends, les chiens sont donc des êtres obéissants ? demande Samir.
— Oui, sinon on ne les appellerait pas « chiens », gros malin. Ce sont des esclaves par essence, ils servent tout un tas d'intérêt : ramener des âmes, assouvir les pulsions de leur maître, tuer les chiens des ennemis - voire les ennemis eux-même - pour assoir leur domination...
— Et notre spécimen se serrait enfuit de l'Enfer ?
— C'est fort probable.
— Tu as vu les dégâts qu'il a causé ?
Cyn effectue un tour complet sur son tabouret.
— C'est vrai qu'il ne passe pas inaperçu, ce chien-là, dit-elle distraitement. Leurs maîtres comptent sur cette forme de soumission en guise de contrôle. Leur pouvoir n'est pas censé être un problème.
— Et quand c'est pas le cas ?
Cynthia abandonne son tabouret derrière elle.
— T'inquiète pas, Sam. Il a fait assez de bruit pour se retrouver avec du monde aux trousses, à commencer par son propriétaire. Vu la force qu'il a en lui, désobéissant ou non, il préférera le récupérer. Si ça se trouve, il était en mission, et à l'heure où l'on se parle, il est déjà rentré chez lui.
— Cynthia, il ne lui a fallut que cinq secondes pour atomiser une rue quasi entière. S'il recommence...
Quelqu'un choisit ce moment pour frapper la porte d'entrée, tenter de l'ouvrir, puis toquer sans discontinuer. Une tête que la sorcière reconnaît dans sa misère passe du carreau de la porte à celui de la vitrine. La personne l'aperçoit et lui fait de grands signes.
Oh non, pas lui...
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