6. Fleuretty (4/4)
Cyn retrouve la porte par des enjambées furibondes, déverrouille puis entre-ouvre. Devant elle s'agite Elyas. Le luron est méconnaissable : en short et t-shirt, veste sans manche et baskets, un accoutrement ne correspondant pas à cet homme, qui écarte les bras de joie.
— Hey ! Salut, ça va ?
— Vous venez pour marchander plutôt que voler ? maugrée Cynthia.
Elyas ne paraît pas connecter l'allusion à un événement dont il serait responsable et préfère aller à l'essentiel.
— En fait, j'ai un petit problème, et j'aurais voulu un peu d'aide.
Cynthia le laisse parler un peu avant de le sonder à coup de flux télékinésique.
— J'aurais aimé savoir comment revenir en arrière après avoir invoqué un démon à un dîner...
— QUOI !
L'intégralité de l'immeuble se fait secouer par ce cri. La porte s'ouvre à la volée. Elyas est brusquement aspiré par la boutique et glisse sur le vieux parquet, le corps raide et les jambes serrées. Il se stoppe pile avant de heurter le comptoir massif de la gérante. Cyn est tendue vers lui, son flux en action.
— Mais c'est qu'il dit vrai, cet imbécile ! hurle-t-elle en analysant les souvenirs du courtier. La rencontre avec Bael ne vous a donc pas suffit !
— Si, mais...
— Mais QUOI ?
Samir reste fasciné devant l'aptitude d'Elyas à ne pas s'inquiéter face aux reproches de la sorcière. Il s'imagine lui-même recroquevillé de terreur à la place de ce type qui ne lui évoque rien.
— J'en ai discuté à des connaissances dans le métier qui n'étaient pas très convaincues...
— Fallait-il seulement les convaincre ?
— Bah, nous avons dîné chez l'un, on a beaucoup parlé et bu beaucoup de vin. La discussion est allée jusqu'à chercher des traces du grimoire sur Internet puisque tu... vous l'avez récupéré. On peut se tutoyer, au juste ?
Cynthia paraît ne pas écouter cette requête. Elle continue de lire le passé d'Elyas sans défroisser les sourcils.
— Vous vouliez le vendre ? tonne-t-elle.
— Pas moi, eux ! jure-t-il en levant les mains. Il se pourrait que nous avons trouvé un livre similaire au vôtre sur une plateforme de vente entre collectionneurs. L'image de présentation était un exemplaire du livre ouvert sur une page...
— Celle d'une évocation, comme par hasard... complète la sorcière.
— Oui, mais le nom du démon ne nous a pas vraiment mis la puce à l'oreille. « Fleuretty », franchement...
Fleuretty. On s'adresse à ce grand démon pour n'importe quelle escroquerie d'envergure. Il aime les possession, l'or, le pouvoir...
— C'est un ministre aux yeux de l'Enfer, Elyas, lâche Cynthia.
— Vous... vous connaissez mon nom ? Alors tutoyons-nous !
— Ils ont des ministres en Enfer ? intervient Sam, les bras croisés.
— Plusieurs, confirme la sorcière. Ils ont une influence supérieure aux seigneurs infernaux. Celle-ci s'étend sur l'ensemble du territoire damné, et peu de chose leur échappe. Encore moins le contrôle.
Elle se tourne vers Elyas.
— Vous avez donc invoqué Fleuretty.
— « Invoqué » est un terme un peu exagéré... Nous avons lu la formule à notre tour pour plaisanter... le vin, je l'avoue...
Il est un démon cruel, excessivement méchant, c'est pourquoi il faut s'adresser à lui avec beaucoup de prudence.
— Vous aimez vous moquer des démons, Elyas.
— Pas du tout ! Je n'ai même pas prononcé la formule de Fleurette. C'est comme si une force m'en avait empêché.
Bael, bien-sûr.
— Mais quelques minutes après avoir bien rigolé, nous avons été tiré au centre de la table à manger et un incendie s'est déclenché depuis le plafond !
Cynthia pousse un cri exaspéré.
Pourquoi faut-il qu'il y ait constamment du feu ?
Samir incite calmement Elyas à poursuivre.
— Personne ne pouvait bouger. Impossible de s'échapper. Le feu grandissait, grandissait... au plafond s'est ouvert un trou noir. Des mains par dizaines en sont sorties. Et alors, je n'ai pas vraiment été témoin de la suite car la table s'est dérobée sous mon corps et je me suis retrouvé dans la rue avec en face de moi la maison qui brûlait.
Tu as un profil intéressant pour ce ministre. Evidemment, Bael n'a pas tenu à te partager, lui que tu as pourtant outré.
— Voilà tout, conclut Elyas en joignant ses deux mains entre elles. Je suis resté sous une douche d'eau froide pendant deux jours pour être certain que ce n'était pas un rêve, mais... bref. Si je suis ici, c'est pour trouver un sortilège qui réparerait tout ça.
Sam et Cyn manquent tous deux de tomber à la renverse.
— Il n'y a pas de contre-sortilège, achève la jeune femme. Pas contre ça, pas contre Fleuretty. Vous croyez que la magie peut réarranger une connerie pareille comme on revient en arrière avec un film ?
— Pourtant, tu as repoussé l'autre démon avec ta lance ! proteste le courtier en omettant le vouvoiement.
— Bael reviendra dans vingt ans pour prendre votre âme, malheureux, rappelle-t-elle. La seule conclusion que l'on peut tirer de cette affaire est qu'elle s'arrêtera plus tard, mais qu'elle sera identique au sort qu'ont connu vos collègues. Vous ne pouvez échapper aux démons dans ces circonstances, Elyas.
Les trois personnes se taisent. Samir remarque à peine les mimes d'Elyas-miroir exagérant des pleurs dignes d'un poupon, tandis que le Elyas véritable reste glacé par le tourment, le regard perdu dans le vide.
Il n'a pas négocié longtemps, au moins.
Cynthia pose inconsciemment la main sur son collier. Elle n'a pas encore dégoté ce fragment de mémoire qui lui a placé le fameux livre entre les pattes, mais elle comprend que ce fut avant de sédentariser ses biens ici, à Epinal. Dans le premier endroit où Vehuiah l'a conduite.
Je sais que l'emplacement de ma boutique ne découle pas de l'influence des démons, songe-t-elle. C'est une bonne chose. Maintenant, reste à déterminer ce qui m'a poussée à me terrer ici avec le grimoire, et ce que Gabriel a à voir là-dedans.
Ses émotions s'emballent. Elle repense à la maison dans les souvenirs d'Elyas. Le parallèle avec celle de ses parents se fait dans l'instant.
Alors... ce sont mes pouvoirs qui ont attiré l'Enfer ?
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