7. Mammon (1/5)
Le monde mammonien est un immense bureau de change où rien n'existe, sauf les espèces sonnantes et trébuchantes.
oOo
La journée s'est passée dans l'obscurité d'une vieille pièce, fenêtres barricadées et effluves de renfermé. Roulé en boule sur un édredon chargé de poussières, Fahren avait attendu ainsi, du lever du soleil jusqu'à son coucher.
Dès son arrivée dans la bâtisse à l'abandon, il avait repassé en boucle dans sa tête sa rencontre avec les quatre humains de la veille. Il regrette la suite et fin des évènements. Les éliminer n'a jamais été ce qu'il souhaitait faire. Mais sa terreur s'était exprimée à sa place.
— Pourquoi faut-il toujours attacher et enfermer... s'était-il répété à voix haute.
« C’est pour ton bien ». C’est ce que se tuait à répéter la tête de bouc, mais Fahren n’a jamais trouvé le « bien » tant vanté par cette excuse.
La maison ne possède aucune horloge encore fonctionnelle. Fahren a commencé à éprouver la faim peu de temps après les premières lueurs du jour. Par chance, il avait détecté la présence de rongeurs entre les murs de son repaire de passage. Quelques rats et araignées dévorés plus tard, il était retourné profiter du matelas et de la couverture qu'il n'avait rien que pour lui.
Il s'est même octroyé le droit de dormir un peu.
Il reconnaît les signes attribués à la saison qui vit là-dehors ; l'automne lui assurera des journées avec un niveau d'ensoleillement plus court. Le simple fait de penser au soleil rend la cicatrice sous son torse fourmillante. Fahren la gratte un instant, puis analyse la longueur abjecte de ses ongles pointus. Alors, il les rogne un par un, et tant pis s'il insiste jusqu'au saignement.
— Ça guérira, dit-il à son reflet dans un miroir brisé. Ça guérit toujours.
Sauf ça... murmure sa conscience quand il s'attarde sur cette ancienne blessure.
La nuit revient enfin. Fahren juge utile de laisser son manteau d'écailles pour de bon et d'enfiler ce qu'il a trouvé dans ce magasin. Il engloutit sa dernière traque, garnie de souris, avant de quitter son nid éphémère. De toute façon, il ne peut rester ici, ou bien ils le trouveront trop vite.
La demeure possède un terrain qu'il serait judicieux de qualifier de friche tant il a été négligé. Au-delà de cet espace, c'est un bois qui s'allonge sur une surface indéterminée.
Fahren sent les odeurs de la végétation et des animaux qui s'y cachent. Il sent la liberté. Son but.
S'il choisit d'emprunter la route qui l'a conduit jusque là, alors il reviendra en ville, sur ses pas. Dans la puanteur et le vacarme humain.
— Elle est là-bas, souffle-t-il. Il a dit qu'elle était en ville.
Mais il doute.
— Non, il devait mentir. Ça ne peut pas être aussi simple… et si… ?
Il n'a pas encore descendu les marches du perron qu'il se laisse choir sur celles-ci. C'est un nouveau revers que rencontre son périple.
— Ce n'est peut-être pas cette ville... non non, l'info... elle est juste, ce n'est pas une erreur... disait-il vrai... ?
Fahren expire une vapeur dense, la tête entre les mains. Ses cheveux sont longs, terriblement longs. Il s'en aperçoit maintenant que ses doigts se perdent sur son crâne. Comme ses ongles, il devrait penser à les raccourcir.
Soudain, le vent change de direction, ce qu'il perçoit change également. Une trace se dégage. L'odeur des cendres et du sang. Il fixe un point quelque part dans les fourrés de la friche, et des yeux rouges, luisants, le fixent en retour. Un autre chien approche.
Il se lève. Son cœur accélère. L'ennemi se dévoile : ils se ressemblent. Pour intimider le fugueur, le chien crache un conséquent nuage de cendres et de fumée, mais Fahren ne se laisse pas dominer et fait de même.
— On m'a dit de te prévenir, Fahren.
L'autre l'écoute en silence. Il sait déjà où frapper.
— Tu vas souffrir.
Le feu se déclenche.
oOo
Cynthia pressent que le brasier s'échauffe, quelque part dehors.
Bathim a raison. Ce maudit chien produit des interférences, et ça me donne du mal à me concentrer.
La méditation de ce soir s'annonce laborieuse, mais la sorcière ne se laisse pas submerger par la perspective de l'échec. Il lui faut tenir bon si elle souhaite découvrir ce que son esprit garde scellé en lui.
Ses instruments s'activent autour d'elle. Cyn espère qu'en intensifiant un peu le rythme, cela poussera sa mémoire à défaire plus rapidement les noeuds. Elle n'est pas certaine que ce procédé marche pleinement, alors elle canalise son flux sur la phase de transe.
C'est ce qui compte le plus. Il faut que je m'endorme. Que les choses se dévoilent vite ou non, tant que je découvre quels véritables secrets se cachent derrière la Cynthia oubliée, c’est le principal. Et Gabriel…
Elle secoue la tête.
Il faut que je le retrouve.
Elle sent la relaxation arriver. Sa technique fonctionne toujours, et elle exprime une sincère gratitude à l'Univers pour cela.
Et puis peut-être, si je trouve du temps, de la motivation ou les deux, je règlerai ce problème de chien errant.
Cynthia plonge enfin.
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