7. Mammon (2/5)
Le dîner de la communauté renvoyait des allures de banquet. Plusieurs longues tables de bois meublaient la plus grande salle de la bâtisse. Munie d'une cheminée aux braises crépitantes, cette pièce intégralement en pierres s'allongeait sur tout un côté du cloître. Une arche à l'opposée du foyer conduisait à une cuisine où quelques personnes s'activaient.
De quoi accueillir convenablement plus de cinquante personnes, réfléchit Cyn, de retour dans le couvent.
Elle passa en revue les portraits de chaque individu assis à table. La majorité était de jeunes filles et garçons, plus vieux ou plus jeunes qu'elle de quelques années, tout au plus. Parmi eux figuraient quelques adultes et enfin venaient une demi-douzaine de sœurs, reconnaissables à la croix ornant le cou de chacune d'entre elles.
Cynthia isola moult langues et accents dans le brouhaha. Elle détermina que tout ce beau monde ne venait pas du coin et que, pourtant, c'était la compréhension pure qui régnait.
Comme s'il avait lu dans ses pensées, Vehuiah se pencha vers elle.
— Plus de la moitié de l'effectif est originaire d'autres pays. Il y a beaucoup d'orphelins parmi les plus jeunes. C'est une particularité qui renforce les liens qu'ils partagent tous.
— C'est chouette, dit-elle pensivement. Mais même s'ils viennent de partout sur Terre, ça fait toujours beaucoup trop de gens pour moi.
Pour ne rien arranger à son malaise grandissant, l'assemblée baissa le volume jusqu'à arrêter complètement de parler. Tous avaient tournés les yeux vers la jeune sorcière. Cynthia espéra que les discussions reprennent vite, avant que quelqu'un ne remarque ses jambes flageoler.
— Bonsoir à tous, répondit Vehuiah à ce silence.
La communauté le salua en retour. Cyn vit des regards étinceler et des sourires apparaître lorsqu'il s'agissait de contempler l'ange. À l'évidence, ils savaient ce qu'était Vehuiah.
— Je voudrais profiter de cet instant pour vous présenter Cynthia, une jeune sorcière que je vous prierai d'accueillir avec la plus sincère bienveillance.
Il n'y eut pas la moindre réaction. Les têtes regardaient fixement la jeune fille et les discussions ne revinrent pas.
Cynthia n'avait qu'une seule envie : disparaître. Voilà ce qu'il lui fallait faire si elle ne voulait pas que son coeur ne s'échappe, tant il cognait fort dans sa poitrine.
Ce fut alors que quelqu'un se leva au milieu de la foule. Cyn reconnu le garçon de l'enclos à chèvres, celui qu'elle avait fait sortir de ses gonds.
Gabriel... s'il me balance ses quatre vérités devant ce comité, je fais sauter cet endroit.
Le souvenir interféra. Gabriel alla jusqu'à un buffet à l'écart, des flammèches çà et là sur ses vêtements.
« Foutu chien. Laisse-moi méditer en paix. »
Il s'empara d'une assiette creuse, remonta les rangs de tables et de bancs pour trouver une marmite à moitié pleine de soupe. Deux ou trois personnes prirent feu par hasard.
« Si j'attrape ce cabot, c'est pour lui arracher la tête. »
Gabriel remplit de trois généreuses louches l'assiette. Il ne se souciait de rien, surtout pas de ces immixtions infernales d'un temps prochain. Seule Cynthia voyait le feu saboter sa mémoire en faisant fondre la vaisselle, déborder le foyer et couvrir le sol de braises. Il n'y avait que la jeune sorcière pour le voir et s'en énerver.
« Mais qu'est-ce que tu fiches, là-dehors ? »
— Tiens.
Le jeune homme s'était planté devant elle. Il lui tendit le plat. Cynthia pris l'objet après un certain temps de latence, aux aguets. Il n'y eut plus de feu. Les phénomènes avaient cessé aussitôt qu'ils avaient commencé.
— Merci... dit-elle faiblement.
— Si tu le souhaite, tu peux venir t'asseoir avec nous, poursuivit Gabriel.
Il a une voix calme et posée... quand il ne hurle pas.
— D'accord, je te suis.
Ce fut dès lors qu'une ovation s'éleva dans la salle. Cynthia raffermit sa prise sur l'assiette de peur que l'objet ne s'éclate à ses pieds. Gabriel l'invita à le suivre là où attendait Cathy, Viktor et d'autres têtes encore dépourvues de nom.
— Bravo, Gabriel, railla Cathy lorsqu'il se réinstalla à table, Cynthia auprès de lui. Quand il s'agit de voler aux secours des demoiselles en détresse, tu es le champion.
— Arrête, Cath', riposta quelqu'un. Tu le fais passer pour quoi ?
— Elle déconne, intervint une fille. On sait tous que Gabriel est pur comme du cristal. C'est pas son genre.
— Parce qu'il n'a pas encore trouvé intérêt à se comporter comme ça, c'est tout, lâcha Cathy.
Gabriel était déjà reparti en trombe au buffet pour revenir muni de couverts. Il les donna à Cyn, absorbée par sa soupe plutôt que par ces personnes. Sa relation avec eux avait bien trop mal débuté pour leur parler même de la pluie et du beau temps.
— Pardon, s'excusa Gabriel.
— T'inquiète pas, Gab, recommença Cathy. Elle se serait servi de ses pouvoirs pour régler ce problème.
— Bon Cath', t'es vraiment lourde, ce soir, fit remarquer la précédente fille.
Les chamailleries fleurirent mais Cynthia n'en tint pas rigueur. À vrai dire, elle ne les entendait pratiquement pas. Repliée dans sa coquille, elle espérait que le calvaire que représentait ce repas allait bientôt terminer.
— Au juste, je voulais te donner des excuses, exprima la voix de Gabriel par-dessus la dispute des deux filles.
La jeune sorcière daigna se tourner vers lui. La sérénité n'était pas encore de mise, mais Cynthia sentait qu'elle marchait dans la bonne direction. Elle en profita pour goûter la soupe.
— À propos de quoi ? demanda-t-elle.
— Pour Onyx. Nora a raison, tu ne le savais pas, et je n'aurais pas dû te crier dessus comme je l'ai fait.
— Ah, bah... excuses acceptées.
Cyn vit l'expression de joie qui s'afficha sur le visage de Gabriel.
Décidément, on ne dirait plus du tout la même personne…
Sa faim lui fit engloutir la soupe en quelques coups de cuillères, puis elle demanda :
— C'est tout ce qu'il y a ? Je peux me resservir ?
— Ne bouge pas.
Gabriel s'éclipsa une nouvelle fois. Cynthia réalisa que l'assiette du garçon était vide et qu'il n'avait peut-être que cela à faire pour le restant du dîner. Certaines personnes quittaient déjà leur table. Cathy se leva à son tour.
— Décidément, son esprit de communauté dépasse tout le reste, commenta-t-elle en emportant son assiette et sa vaisselle.
Elle rappela à ses camarades que leur tablée était de corvée de plonge ce soir-là. Ils se levèrent tous, sans exception, sans protester.
— Eh, la nouvelle.
Cathy garda la largeur de la table comme distance entre elle et Cynthia.
— T'as interêt à manger vite si tu ne veux pas avoir à laver toi-même ton assiette.
Elle s'en alla quand Gabriel revint avec une plâtrée de viande de lapin et de purée.
— Waouh, soupira Cyn. Quelle ambiance.
— Cathy prend beaucoup de temps avant de s'ouvrir aux nouveaux venus, dit-il en s'asseyant.
— On parle de combien de temps ?
— Ça dépend. Ne prends pas tout ce qu'elle dit pour toi, d'accord ?
Cynthia voulut soutenir le regard du jeune homme par le sien empli de mécontentement, quand elle se figea. Les iris de Gabriel étaient devenues rouges. Il ouvrait la bouche pour parler dans le vide. Aucun mot n'en sortait. Cynthia aperçut le fond de sa gorge s'éclairer. Elle redoutait qu'il ne crache du feu quand elle leva la tête ; La salle s'était remplie d'une fumée opaque, et les yeux de braise de Gabriel fut tout ce qu'elle distinguait dans le miasme noirâtre.
« Maudit chien ! »
oOo
Cynthia fait une pause dans sa pratique. Juchée sur le toit de son immeuble, elle observe les habitations d'Epinal dans la nuit. La hauteur des collines est coupée par un ciel nocturne dégagé. Elle laisse son flux repérer tout ce qui s'apparente à de la fumée d'origine surnaturelle.
Bon. Tu t'es calmé, le chien ?
Il est une heure du matin.
Tu me fais perdre mon temps. Je n'ai pas à aller constater toutes les choses que tu brûles.
Cyn entame son retour à son rite.
Si tu pouvais rester tranquille histoire que je termine, ce serait sympa.
Autrement, elle ira rejoindre la volonté de Samir de lui flanquer la rouste que l'Enfer traîne à lui donner.
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