7. Mammon (3/5)

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Cynthia n'a pu récupérer correctement son souvenir. Celui-ci a repris son cours le lendemain, avant l'aurore. Le tic tac régulier d'un cadran accroché au mur de sa toute petite chambre résonnait dans son esprit. Elle se réveilla en sursaut dans le lit couinant et repassa sa soirée en revue.

Après avoir mangé, Gabriel avait collecté son assiette et Vehuiah, en position de sauveur, était survenu à ses côtés. L'ange avait accompagné la jeune fille à une salle de bain commune en lui assurant qu'elle trouverait de quoi se laver et se vêtir pour lui nuit. Cynthia avait réalisé une douche sommaire avant que l'ange ne la conduise enfin à une chambre à l'écart d'un dortoir destiné aux plus jeunes résidents. Cyn assimila que le plus petit enfant de la communauté devait avoir quatre ou cinq ans.

Vehuiah n'avait pas tenu à discuter d'avantage. Il la laissa dans ce qui était à l'époque une cellule de religieuse et Cynthia s'endormit plus vite qu'elle ne se l'imaginait. Avant cela toutefois, elle détailla le moindre recoin de sa petite chambre et tiqua sur cette carte de la France datant des années 80, fichée entre deux portraits d'icônes. Une épingle était placée sur le plan, mais Cyn n'était pas certaine que ce détail mémoriel-là soit pertinent.

Espérons qu'on est bien resté en France.

Maintenant, sa conscience lui proposa un choix qu'elle balaya promptement : prendre la peine de rester ici, ou rassembler ses maigres affaires et partir.

C'est bon, se dit-elle, résolue. J'ai identifié les risques. Je suis grande. C'est à moi de me prendre en main.

Dans la bâtisse, le sommeil régnait sans partage. Cynthia n'eut aucun mal à traverser le couvent. Elle fit un détour par la cuisine, s'empara de quelques fruits à grignoter et passa par la fenêtre de cette pièce-ci, de peur que la grande porte d'entrée ne geigne trop fort.

Il faisait bon. L'humidité matinale couvrait bas le sol, mais la journée s'annonçait radieuse. Tous les oiseaux ne s'étaient pas encore mis à chanter lorsque la jeune sorcière parcourut la prairie en direction de la forêt. Son seul objectif était le suivant : dénicher une route. La communauté de Vehuiah n'avait pas l'air d'être desservie par autre chose que des chemins forestiers, mais Cyn ne s'en inquiéta pas. Le moindre chemin bitumé qu'elle trouvera fera amplement l'affaire.

Et le conducteur qui passera dessus aussi.

Cynthia gagna l'enclos à chèvres vidé de tout caprin. Les bêtes dormaient dans l'étable. La jeune fille s'arrangea pour contourner la structure sans signaler sa présence du moindre craquement. L'enclos dépassé, elle vit le bloc. Son bloc. Le résultat de sa colère. Elle choisit d'y faire une halte tant que le monde était encore assoupi et contempla l'agrégat.

Vehuiah avait dit quelque chose à propos d'une tribu. Est-ce qu'il sous-entendait un truc à mon sujet ?

Elle chercha dans son esprit si s'en préoccuper était une idée valable, ou si ce n'était que de la poudre aux yeux jetée par l'ange pour garder son attention en alerte. Après tout, elle n'a jamais entendu parler des Hut avant d'être catapultée dans ce sanctuaire.

Il plaisantait... pourquoi aurais-je une puissance si énorme en moi ?

Au contraire, si l'ange disait vrai, partir de la communauté ralentirait ses chances d'en apprendre davantage, voire les annihilerait. Cet endroit était peut-être le seul capable de répondre à ses questions. Elle n'avait aucune idée de ce que l'extérieur pouvait avoir d'autre à lui offrir qu'une vie de vagabonde.

Comme on dit, on sait ce qu'on perd, pas ce que l'on gagne...

Ses réflexions prirent fin au son d'une paroi que l'on racle. La jeune fille regarda autour d'elle. Personne. Pourtant, le responsable devait être là, tout proche. Un gravier dévala le bloc et Cynthia leva la tête. Onyx la regardait à travers ses yeux jaunes. En équilibre précaire sur l'agrégat, l'animal ne craignait pas le vide, ni la chute.

— Bon sang, ce que les chèvres ont des pupilles bizarres, lui dit Cynthia.

Cette déclaration ne plut pas au bouc, qui bondit de son perchoir.

— Hors de question que je te cours après !

Onyx entama ses tours de manège. Cyn se demanda s'il espérait qu'elle le poursuive ou s'il n'avait pas conscience de ce qu'il faisait.

— Aller, rentre chez toi, stupide bestiole.

Cynthia leva une main mais aussitôt se ravisa. Les mots d'un Gabriel en furie lui revinrent. Elle dût se résoudre à laisser son flux en sommeil.

— Et puis merde.

Elle fila à droite du bloc. Onyx fut surpris de la trouver là et dérapa dans l'autre sens. Cyn ne fit qu'un tour de l'obstacle avant de se considérer vraiment idiote, à courir après ce bouc.

Une autre stratégie germa dans sa tête. Plutôt que de guider son énergie sur un élément extérieur, pourquoi ne pas l'utiliser sur elle ?

Cynthia s'exécuta. L'opération se manifesta par une série de frissons qui allèrent se perdre au bout de ses membres, mais la manœuvre portait déjà ses fruits ; la jeune fille se trouvait plus rapide. Son environnement avait quelque chose de différent, comme si elle le comprenait mieux.

Elle pivota sur ses jambes et fila à la rencontre d'Onyx. L'animal l'avait anticipée, mais son agilité fut mise à mal lorsque Cyn sauta à sa gauche pour le feinter avant de se jeter à sa droite. Face au coup de bluff, le bouc s'était aplati contre la paroi du bloc et Cyn en avait profité pour lancer sa main en avant.

Quand Onyx jugea qu'il valait mieux foncer dans le tas, les doigts de la jeune fille s'étaient agrippés à l'une de ses cornes. Le caprin ne put contrebalancer la force magique qui saturait le bras de la sorcière. Cloué ainsi, il n'eut pas d'autre choix que de se laisser emmener jusqu'à l'enclos, vaincu.

— Franchement Onyx, je ne comprends pas, pesta Cyn en prenant soin de bien fermer la barrière derrière elle. Tout est verrouillé, alors par où passes-tu pour t'échapper ?

— Si tu as la réponse, dis-la moi car elle m'intéresse.

Elle fit volte-face. Gabriel campait à deux pas d'elle, les mains dans les poches de son blouson.

— Ah, salut... lança-t-elle.

— Salut.

— Tu es là depuis longtemps ?

Il rit, et effaça la distance qu'il restait entre eux.

— Merci de ne pas t'être servie de tes pouvoirs.

— On sait jamais, vu qu'apparemment, n'importe qui peut débarquer dans mon dos.

Pourquoi je ne l'ai pas senti, d'ailleurs ? Mes sens s'étaient décuplés, et je ne l'ai pas vu arriver...

— Je me lève tôt, répliqua-t-il. Je ne t'ai pas dit ça pour te rabaisser. Se reposer sur ses pouvoirs, c'est prendre le risque qu'ils nous échappent.

— Tu me sors ça parce Vehuiah t'a sûrement raconté ce qu'il m'est arrivé.

— Il ne m'a rien dit à ton sujet. Tu sais, je ne demande l'avis des autres que si c'est pour le bien de la communauté, jamais pour en apprendre plus sur une personne.

— Quelle bonté d'esprit.

Il haussa les épaules.

— Tu as un sacré sarcasme. Tu l'as forgé toi-même ou quelqu'un te l'a appris ?

— Ça fait deux ans que je vis toute seule, tu crois que... eh, attends, c'est une vraie question ?

Gabriel étira un sourire qui creusa une fossette sur chaque joue.

— Tu vois, tu sautes dans le plat, Cynthia. Il vaut mieux laisser tes pouvoirs de côté le temps de résoudre ce souci.

Elle soupira mollement, mais le jeune homme choisit de ne pas s'arrêter là.

— On pourrait prendre le petit déjeuner ensemble ?

Cynthia parut décontenancée.

J'avais prévu de m'en aller...

— D'accord mais je dois...

— Super ! Alors suis-moi.

Gabriel pivota dans l'immédiat, avant de se pencher vers elle toujours en retrait.

— Et bien ? Le petit déjeuner ne va pas se faire tout seul. À deux, nous irons plus vite.

— Quoi, mais...

— C'est toujours moi qui le prépare. Tâche de t'en rappeler.

Cynthia estima que protester ne servirait à rien. Sa tentative d'évasion avait échoué. Elle accepta de suivre le garçon seulement car les fruits consommés plus tôt ne lui tenaient déjà plus le ventre, et qu'il lui fallait réfléchir à une autre façon de s'échapper. Gabriel avait peut-être des ressources à fournir, après tout.

Et je vais inciter Vehuiah à me raconter ces histoires de tribu, tant qu'à faire.

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