7. Mammon (4/5)
« Je te fais confiance. »
C’est ce que se répète Samir depuis que Cynthia l’a fiché derrière son comptoir avant de remonter en vitesse à l’appartement.
Pour sa journée libre de cours, Sam avait pensé passer celle-ci aux côtés de la sorcière.
Cyn n’a jamais dit non à ce que l’étudiant traîne dans ses pattes. Un jour, elle lui avait même avoué que sa compagnie apportait quelque chose de chaleureux et réconfortant à l’enseigne. D’ailleurs, Sam n’a jamais oublié ces mots.
Mais vers dix heures, lorsque Cynthia est venue remonter la grille devant son nez, son ami l’a trouvée dans un état d’épuisement jusqu’alors invraisemblable.
« Je n’ai pas dormi, avait-elle raconté, voûtée sur son tabouret. Ma méditation a été perturbée et ça m’a pris la nuit. »
Il a semblé à Sam qu’elle allait ajouter quelque chose, mais Cyn a alors demandé :
« Tu te sens d’attaque pour tenir la boutique une heure ou deux ? Le temps que je dorme un peu, et je reviens. Promis. »
Il a consenti dans l’immédiat. Après cela seulement il s’est senti contraint de questionner si la sorcière n’avait pas un sort plus adapté à la situation qu’un étudiant motivé mais sans expérience dans la vente. Cynthia avait répondu qu’elle n’en avait pas plus que lui et que, de toute façon, elle se sentait trop fatiguée pour lancer un sortilège. Ensuite, la jeune femme avait conduit Sam à sa caisse enregistreuse.
« C’est tout simple, avait-elle expliqué. Les articles ont des prix et les clients paieront en liquidités.
— Comme partout. Rien de nouveau. »
Le magasin n’accepte que les pièces et les billets. Pas de chèque ni de carte. C’est écrit sur la porte. Cynthia a ensorcelé l’écriteau pour que quiconque passant l’entrée sorte machinalement des espèces de son sac ou de ses poches. Si la personne n’en a pas sur elle, elle file en chercher. Si cela n’est pas possible, elle revient plus tard. Sinon, c’est que la vente n’aboutira pas avec ce client.
« Ensuite, tu actionne ce levier. Je sais, le mimic a pris l’apparence d’une machine un peu vieillotte…
— Il ne va pas m’attaquer ?
— Non. »
Elle avait fait une démonstration et le tiroir s’était ouvert. Dedans dormait déjà de la petite monnaie.
« Attention cependant, Sam. C’est ce levier que tu dois manipuler. Ne touche à rien d’autre, compris ? Le mimic n’est pas idiot non-plus. Si tu retire trop d’argent du tiroir parce que tu as mal compté le change, il va se fâcher.
— Qu’est-ce que ça peut bien lui faire ? »
Cynthia avait ri faiblement à cause de la fatigue.
« C’est sa nourriture. C’est moi qui rajoute les pièces dans le tiroir à chaque ouverture, et je lui laisse tout à la fermeture. Il digère la totalité, et rebelote le lendemain. Donc, compte juste, sinon… »
Elle mima avec ses deux mains une mâchoire qui se ferme violemment.
Deux heures s’étaient écoulées depuis la dernière apparition de Cynthia. La première s’est passée dans une excitation accrue pour le jeune homme. Il est parvenu à vendre un livre du premier coup. Cette expérience positive l’a incroyablement encouragé, surtout lorsqu’il a échangé sa monnaie avec le mimic sans le moindre accroc.
Puis, plus rien jusqu’à la deuxième heure. Une vieille femme est venue et s’est intéressée à la famille de poupées écossaises par le biais d’un nombre incalculable de questions. Sam avait brodé une réponse à toutes les demandes, mais sa performance n’a pas suffit à conclure une vente.
Et c’est le calme plat de nouveau.
Samir s’accorde une pause midi tant que personne ne se bouscule à la porte. Il utilise l’espace vide sous le comptoir et dissimulé par le bois du meuble pour tenter une formule qu’il s’entraîne à lancer depuis des semaines : transformer un verre de farine et un verre d’eau en pain.
Puisqu'il s'en est bien tiré avec son manuel consacré, il tente sans, même s'il a l'impression de passer de la conduite d'un vélo au pilotage d'un avion de chasse. La difficulté réside dans la séparation des deux matières premières de leurs contenants ; jusqu’à présent, Sam n’a réussi qu’à transmuter du pain aux éclats de verres, lorsque tout à coup…
— J’AI RÉUSSI !
Il inspecte avec la minutie d’un horloger la croûte et la mie de la petite miche fumante entre ses mains. Le verdict est sans appel : c’est un pain blanc digne d’être considéré comme normal. Cette réussite signe la fin d’une longue série de verres, d’eau et de farine sacrifiés.
— Aujourd’hui le pain, demain l’or !
Puisque Cynthia ne revient toujours pas, il s’assied sur le tabouret de la gérante, un livre ouvert devant lui. De temps à autre, il adresse la parole à la caisse enregistreuse, essentiellement pour commenter l’ouvrage qu’il dévore, ses déboires, ou ses impressions quant à sa vie au sein d’une école d’arts.
— Je sais que je devrais beaucoup plus dessiner que lire, c’est ce que disent tous mes profs. Mais je t’assure qu’ici, c’est la lecture qui me branche le plus. J’aime aussi les livres, que veux-tu. Et puis, je m’en sors pas si mal en dessin. C’est grave si je ne croque pas matin, midi et soir ?
Il s’étire sur le tabouret en soupirant.
— Au fait, tu veux du pain ? Il manque un peu de sel mais franchement, il se mange bien.
Samir tire sur le levier. Le tiroir s’ouvre, il y glisse le morceau de pain et referme le compartiment. Il reste quelques secondes à observer la machine qui n’en est pas une. Ses yeux s’écarquillent quand le recul se fait dans sa tête.
Pourquoi j’ai fait ça, en fait ? Il peut manger le pain, ou c’est dangereux pour lui ?
Le tintement du carillon le tire de sa songerie.
Samir aurait voulu avoir davantage de temps pour réfléchir à sa bêtise, mais le nouveau venu ne le lui en accorde pas. Vêtu d’un épais manteau à motifs rouges et or, lunettes de soleil devant les yeux, l’homme se rapproche du comptoir d’une démarche lente, précise. Sam le devine très attentif derrière ses carreaux noirs.
Le client scrute les étagères, s’arrête, les doigts posés sur un bibelot, puis repars en marmonnant. Lorsqu’il est assez proche de la caisse, le vendeur en herbes l’entend parler d’or, de qualité ou encore du sertissage des pierres précieuses qu’il prend avant de les reposer.
Samir le détaille clairement maintenant que l’homme se tient de l’autre côté du comptoir. Ses mains sont couvertes de bijoux étincelants et son cou est entouré de colliers brillants de mille feux. Ses lobes sont percés par d’éclatantes pendeloques, mais Sam s’étonne surtout de ce qui lui coiffe la tête.
C’est une tiare ?
L’étudiant réalise que le client fait de même avec son apparence à lui. La moue qu’il tire ensuite doit signifier que le pull en polyester et le jean de Samir manquent cruellement de notabilité.
— Bien le bonjour, jeune homme, commence l’homme clinquant. Seriez-vous le nouveau responsable ? Dans ce cas, je suis enchanté de vous rencontrer. Mon nom est Mammon.
Samir s’attend à ce qu’il conclut par une poignée de main, mais Mammon n’a pas l’air résolu de vouloir toucher une personne aussi pauvrement habillée.
— Pour être franc, poursuit-il, je réalise une enquête pour mon employeur. Connaîtriez-vous un certain Elyas Lazzari ? J’ai besoin que vous répondiez à mes questions. Mon patron est formel là-dessus, c’est une affaire cruciale.
La caisse enregistreuse choisit ce moment pour se mettre à trembloter. Mammon se tourne aux trois-quarts vers le mimic, ôte ses lunettes et avise l’animal de ses yeux reptiliens. Samir réalise enfin.
Un démon.
Ce dernier replace ses lunettes en agitant ses mains comme pour chasser un insecte qui lui tournerait autour.
— Bon, où en étais-je ?
— Vous permettez un instant ? le coupe Sam.
— C’est à dire que je n’ai pas toute la journée.
— Juste une minute.
Il fonce à l’étage. Face à la porte de la chambre de Cynthia, il toque deux fois mais ne cherche pas à entrer.
— Cynthia, j’ai besoin de toi. Il y a un démon en bas et le mimic se comporte bizarrement. Avant de te fâcher, tu pourrais venir voir ? Je ne sais pas quoi faire.
Pas de réponse. Il appuie sur la poignée. La porte est verrouillée.
Merde.
Il redescend. Mammon s’est accoudé sur le comptoir et inspecte ses ongles. Il baille, révélant des dents pointues encerclant une langue bifide d’une longueur insoupçonnée. Sam lui passe sous le nez sans prêter attention à ce que le démon allait déblatérer à l’inspiration.
— Vous trouvez ce que vous cherchez ? lance-t-il néanmoins.
— Quasiment ! rétorque Sam au rayon des livres.
Alors alors alors… n’y aurait-il pas là-dedans un bouquin explicatif pour le renvoyer d’où il vient ? Punaise, comment Cynthia fait-elle pour discuter avec eux ?
Il fouille les titres et sous-titre, les couvertures et les quatrièmes de couvertures, les reliures et les brochures. Soudain, il tire un ouvrage qu’il inspecte. La douche froide le prend. Le fameux grimoire attendait qu’il le pêche dans sa frénésie.
Samir hésite, puis place deux doigts aux hasard sur les pages. Il ouvre. Le livre tombe immédiatement sur la double page de Mammon, son invocation, ses caractéristiques, les contre-indications à prendre en considération avant de se lancer dans le rituel.
Quel hasard.
Il reprend la direction du comptoir, la lecture en parallèle. Selon le livre, ne prétendre à aucune richesse est un élément clé pour le dissuader de tenir la jambe sur la durée. L’argent corrompt les âmes et les cœurs. Samir n’a qu’à passer pour un esprit désintéressé de toutes possessions, et Mammon finira bien par se lasser.
Je vais planquer ça avant qu’il ne veuille passer un pacte.
— C’est que vous ne perdez pas votre temps, vous !
Trop tard. Le démon le toise du bout du rayonnage. Sam se sent piégé par le serpent et le rictus mauvais qui scinde son affreux visage en deux.
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