7. Mammon (5/5)

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— J’admire cette jeunesse résolue, encense Mammon.

Bon. Il a vu le grimoire, ça ne sert plus à rien de jouer les idiots. Qu’est-ce que tu fabrique, Cynthia ?

— Vous n’êtes pas là pour parler d’Elyas Machin ? tente Sam.

— Ah si, mais je peux prendre un peu de temps pour vous.

— Et si on commençait par Elyas ?

— Bah, ce n’est pas si important… allons plutôt constituer un dossier digne de vous !

Mammon en vient presque à le prendre par le bras. Les pas de Samir le guident vers le comptoir. Il prie en son fort intérieur que les escaliers conduisant à l’appartement lui servent d’échappatoire.

Et s’il me court après ? Et s’il détruit tout ?

— Tenez, jeune homme. J’ai là un document qui pourrait vous intéresser.

Cette fois, il empoigne la main de Samir pour y glisser une liasse de feuilles satinées. Sur la première et inscrits en gros caractères dorés, les termes les plus alléchants affirment que les protégés de Mammon ne manqueront jamais de rien. L’abondance ruissèlera dans une vie emplie de succès tant matériels qu’immatériels. Bien-sûr, sur le point spirituel, Mammon se présente comme un père et un mentor, une épaule sur laquelle se reposer.

— C’est le principal, assure Mammon. Vous débordez de détermination, je le sens. Je me permets donc de passer quelques détails.

Sam passe au reste du feuillet.

C’est écrit en tout petit… impossible de lire le reste.

— Oh ce ne sont que des clauses administratives. Nous avons une direction qui évolue avec son temps, vous savez.

Et à la fin du charabia, les mots en grande taille réapparaissent pour indiquer où signer.

— Je devrais quand-même y réfléchir… balbutie l’étudiant.

— Ce n’est pas nécessaire. Je sens au fond de vous que vous êtes convaincu.

Alors, il referme ses doigts scintillants sur la main du jeune homme.

Je suis fichu, je peux plus me sauver.

L’humanité n’a pas pris le chemin de la gloire, mon garçon. L’économie vacille, le climat se déchaîne, le tissu social se déchire… sans parler de géopolitique. Nous autres démons savons que les temps à venir seront difficiles pour ce qu’il restera des Hommes. Nous ne sommes pas là pour votre mal. Nous sommes là pour assurer votre avenir car nous pouvons vous aider.

— Son avenir dépendra de lui et de personne d’autre.

Cynthia survient dans le dos du jeune homme. Samir se sent libéré d’un poids qui ne faisait que grossir sur ses épaules. Sur son passage, elle arrache le grimoire des mains de Sam et le claque au nez du démon, qui sursaute.

— Que fais-tu là, Mammon ? demande-t-elle avec contenance. Le livre n’est pas reparti depuis que Bathim me l’a rapporté.

Mammon n’apprécie pas la présence de la gérante derrière laquelle file se cacher l’étudiant. Toutefois, il répond en retroussant le nez :

— J’allais conclure un contrat.

— Je ne crois pas, non.

Cyn s’empare des papiers qui s’enflamment instantanément. Ils se volatilisent sans laisser aucune cendre de la combustion.

— Connais-tu la grande valeur de papyrus pareils ? crache-t-il. Et tu viens de les détruire sans aucun scrupule !

— Tu parleras budget avec ton maître Fleuretty. C’est lui qui t’envoie ?

— Peuh ! Je discutais avec le garçon, pas avec toi.

— Et ça, qu’est-ce que c’est ?

Elle pointe l’entrée d’un mouvement de menton. Mammon se tourne. Sam examine également la chose arrivée dans le silence absolu, à croire qu’elle a traversé la porte.

D’une apparence à glacer le sang, la créature qui se tient debout là est si maigre qu’elle rappelle un squelette qui aurait été plongé dans du goudron. Son visage se résume à un masque qui dépeint deux gros yeux et une bouche grossière. Un drôle de symbole lui orne le front.

— Dégage de là, je suis arrivé le premier, éructe le démon en parure.

— Mais quelle foire, déplore Cynthia. À qui appartiens-tu, toi là-bas ?

La créature pose ses quatre membres aux sols. Elle avance de quelques pas, puis se redresse. Mammon réagit avant les deux humains lorsqu’il aperçoit le tracé sur sa tête.

— Bon, vous savez où me trouver. Bye !

Il ne se risque pas à réemprunter la porte et préfère se volatiliser. Samir garde Cynthia comme bouclier tant l’apparence de la chose le terrorise. De son côté, Cyn décide de se faire pédagogue.

— Sam, tu te rappelles quand je t’ai dit qu’un chien de l’Enfer sur quatre était viable ?

— Oui ?

— Et bien, voilà l’un des trois chiens qui ont échoué au test. Ça devient un diabolo. Le recyclage dans toute sa splendeur…

Le nom ne manque pas de prêter enfin un sourire à Samir.

— Ça s’appelle vraiment comme ça ? s’amuse-t-il en lançant des œillades à la créature qui ne bouge pas.

— Ça n’a pas de nom tant ils sont insignifiants pour leurs maîtres, et totalement dépourvus de pouvoirs. Ce sont les sorciers qui les nomment de cette façon.

— Et à quoi servent-ils s’ils ont pas de pouvoirs ?

— À faire les corvées.

Cynthia fait signe au diabolo de les rejoindre. La chose se remet en marche jusqu’à les atteindre. La sorcière voit enfin ce qui a poussé Mammon à partir.

Ce signe sur son front est la marque de son possesseur, dit-elle en désignant le symbole. En l’occurrence, ce diabolo appartient à Sargatanas.

— Connais pas.

Elle laisse Sam s’entraîner à prononcer ce nom qui sonne étrange à ses oreilles et demande au diabolo la raison de sa présence. La créature tend les restes d’une de ses pattes à la sorcière. Cynthia touche la paume noircie sous le regard éberlué de Samir. La créature est vraiment immonde à voir.

— Je vois, répond Cynthia. Dis à ton maître que j’arrive.

Le diabolo s’agite, comme traversé par un courant électrique. Il bondit tel un chat dont les sauts sont dénués du moindre bruit. Sam craint que la chose ne casse un article dans son excès d’énergie, mais le diabolo plonge soudain dans un tunnel qui se referme derrière lui.

— Mais qu’est-ce qu’il a ?

— Il est heureux que j’ai dit oui, réagit Cyn. Il ne sera pas battu.

La jeune femme choisit de changer de sujet et actionne le levier de la caisse avant que Samir n’ait le temps de s’en apercevoir.

— Bon, dis-moi, quel était le problème avec le mimic ?

Le tiroir s’ouvre, révélant des pièces à des stades divers de digestion et des bouts de billets en confettis.

— Il a l’air d’aller bien, conclut-elle.

— Je peux voir ?

L’étudiant inspecte le compartiment. Le pain n’y est plus. Cynthia referme la fausse machine et fait volte-face. Son visage est fragmenté par une tristesse que son ami n’a pas anticipée.

— Pardonne-moi Samir. Tu as fait ce que tu as pu, mais ça t’as mis en danger. Je n’aurai pas dû te laisser seul.

Elle lance un regard rempli de colère au fameux livre qui repose sur le comptoir.

— Cyn, tu as pu dormir un peu ?

— Même pas. Je méditais.

C’est à Sam de tremper dans le courroux.

— Et tu n’as pas manifesté ta présence quand j’ai toqué à la porte ?

— J’ai usé d’un sort pour accroître ma concentration. J’avais besoin d’un détail crucial pour mes recherches. Dans ma vision, il y avait une carte de la France, et une localisation pointée par une épingle. Je me suis focalisée sur celle-ci.

— Et ça a marché ?

Elle affiche ce sourire radieux qui détend Samir en toute circonstance.

— Et comment ! Je fonce voir Sargatanas et je pars directement pour le parc du Ballon des Vosges.

— Oh, mais c’est pas loin du tout !

— Exact. Espérons que l’autre démon ne me fasse pas trop perdre mon temps, avant.

— D’ailleurs, qu’est-ce qu’il te veut, Sargatruc ?

La mine de Cynthia se réassombrit.

— Il veut causer du chien.

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