8. Sargatanas (1/3)
Sa Police est omniprésente et ne laisse jamais rien passer car, comme lui, elle exagère les fautes pour augmenter les peines.
oOo
Accepter que Samir remplace son ombre n'a jamais été difficile pour Cynthia. En revanche, l'avoir à ses côtés lorsqu'il s'agit de rencontrer de gré les démons n'est pas une idée qui l'enchante. Et la dangerosité de l'action y est pour quelque chose.
« Tu ne viens pas avec moi. » avait-elle sommé à son ami et à sa volonté de la suivre jusque devant Sargatanas. « Rentre chez toi et essaie de ne plus y penser. »
Cynthia s'est volatilisée la seconde suivante. Ejecté de l'immeuble par un sortilège, Samir s'est retrouvé planté devant la porte close de la boutique, toute possibilité de négocier emportée par la sorcière et sa magie.
Il ne pourra pas s'empêcher d'y penser, songe Cyn. Il reviendra en pétard après avoir passé une nuit blanche à s'être trituré les méninges...
Le lieu de rendez-vous donné par le diabolo ne se situe pas en France.
Cynthia déambule dans des rues étroites, posées à flan de colline, parsemées de couleurs et de guirlandes. La chaleur profite de l'humidité ambiante pour coller à la peau de la jeune femme. Elle déniche l'heure par hasard : observant un homme qui découpe assidûment des caramboles sur une table pliante, elle lit sur le radio-réveil posé près de sa corbeille à fruits que la matinée a commencé depuis peu ici.
Cyn identifie un commerce où les habitués entrent et sortent au rythme de discussions lusophones. Il lui suffit de décaler la tête pour voir les toits serrés découper l'image du ciel bleu en dent-de-scie. Les chemins tortueux de la ville grimpent cette pente qui passe au vert des arbres et aux roches brunes. Le paysage s'achève par une silhouette clair qui domine cette portion de territoire ; le Christ de Corcovado l'accueille à bras ouverts.
Rio. Il avait besoin de soleil, ce fichu démon ?
Le message de Sargatanas ne précisait qu'un détail supplémentaire avant qu'ils ne se rencontrent : trouver un poste de police.
Cynthia descend plus bas en ville. Les rues s'élargissent au profit d'une architecture plus grande et de lignes plus droites. La sorcière suppose avoir croisé ce qui semble être des commissariats brésiliens mais n'en est pas certaine. Lorsque cette impression se manifeste à nouveau face à un bâtiment qui ne paie pas de mine, Cyn se fie aux deux pick-up flanqués des termes polìcia federal garés devant et entre.
Les hommes et femmes en uniformes présents dans les locaux confirment ses soupçons : la Police s'active bel et bien ici. Cyn traverse les couloirs dépourvus de personnes capables de la voir à travers son sort de dissimulation. Néanmoins, elle croise le regard d'un policier sirotant à la paille de sa calebasse. Il fronce les sourcils, puis se redresse contre le comptoir où il était accoudé.
Un subalterne.
Cynthia le rejoint tandis qu'il ne lâche en cas la paille pincée entre ses lèvres. Il est grand, athlétique, la peau tannée par le soleil. La sorcière salue la finesse d'un camouflage trahit par deux iris qui reflètent des flammes dansantes et pourtant inexistantes.
L'individu se contente de plonger en silence ses yeux dans ceux de la jeune femme fichée devant lui. Cyn suit son bras se lever, indiquer une issue de secours, accompagné d'un bruit exagéré de liquide aspiré.
Espérons que Sarg' a plus de choses à me dire que celui-là... déplore-t-elle.
Elle emprunte l'accès montré par le démon lorsque l'ambiance change du tout au tout. La cage d'escaliers qui descend n'a aucune fenêtre. Une brise fraîche se balade entre les lumières faiblardes dispersées au hasard aux murs ou au plafond. Cynthia hésite à croire qu'elle est encore au Brésil tandis qu'elle referme la porte derrière elle. Enfin, elle dévale les marches sans aucune hésitation.
L'ambiance se fait lourde, saturée d'une impression malsaine. Les parois révèlent petit à petit des briques d'un autre temps, des briques dégradées par le temps et enfin plus aucune brique du tout. Une simple galerie creusée dans la terre à arpenter. Les derniers mètres se font dans l'obscurité que Cyn comble d'une flammèche qui se balance d'un de se doigts à un autre.
Le chemin se termine par une pierre lisse qui le barre complètement. Toutefois, Cynthia n'attend pas éternellement devant la plaque de roche. Celle-ci glisse sur la droite dans une lenteur assommante. La sorcière entame un bâillement qui s'achève devant un visage fermé, au-dessus d'un corps immobile.
— Bonjour, Perdrix Gavreau, lance Cyn à la semblable qui s'apprête à remonter.
Perdrix garde son mutisme en attendant de passer à une expression plus hautaine.
— Bonjour, « juste » Cynthia, maugrée-t-elle.
Elle dépasse la vendeuse et part se perdre dans l'obscurité du tunnel. Cynthia n'éprouve pas l'envie de se retourner sur le sillage de Perdrix et avance dans l'antre. Derrière elle, la pierre referme l'entrée.
Le bout du boyau se solde par une immense cavité circulaire et spartiate, dallée d'immenses pierres. Au centre trône une large table ovale faite d'un marbre rouge, épais. Derrière ce mobilier s'étend une fenêtre qui laisse entrer une forte mais contradictoire lumière, et aucune image de ce qui pourrait se trouver au-delà.
Sur un fauteuil crapaud à mi-chemin entre le premier meuble et la fenêtre, un homme identique à celui du poste de police est assis, les jambes croisées, un journal ouvert qu'il lit avec fascination.
Cynthia attend. L'autre ne l'a pas encore remarquée, ou il s'amuse volontairement à l'ignorer. Elle se racle la gorge, espérant le surprendre, ce à quoi il lève une main comme pour marquer un temps d'arrêt.
— Un instant ! rétorque-t-il, le ton pressé.
Cyn sent ses épaules s'affaisser.
Au moins, Sarg' n'a pas eut l'idée de parler en portugais.
Soudain, il se sépare de sa gazette, qu'il jette sur la table rouge. Il se lève ensuite. D'après sa hauteur inhumaine, la sorcière estime qu'il pourrait faire le double — si ce n'est plus — de sa taille à elle.
Il vient à sa rencontre, révélant le costume trois pièces tout en noir qu'il porte, mais l'ensemble est dépourvu de chaussures. Sargatanas laisse ses grands pieds cendrés et griffus respirer à l'air libre.
— Ma petite sorcière ! s'exclame-t-il avec puissance et enthousiasme. Comme c'est étrange de te voir venir à moi plutôt que l'inverse !
— Pourquoi Rio, d'ailleurs ? demande-t-elle.
Sa remarque enjoue davantage le démon ainsi que la réponse qu'il lui sert.
— Un proverbe brésilien dit : « Le bonheur n'est pas une destination, mais une manière de voyager. » Pourquoi ne pas le prendre à bras-le-corps ? Non, je plaisante. J'ai un faible pour les méthodes de la Police brésilienne, voilà tout.
— J'aurais été plus heureuse en restant à Épinal.
Il s'arrête tout près d'elle, se penche comme s'il parlait à une jeune enfant.
— Que ça me fait plaisir de te voir ! poursuit-il. Oh tu n'as pas idée comme ça change de la procédure standard. Tous ces grimoires... on s'y perd, tu sais.
— Tu t'es comporté ainsi avec Perdrix Gavreau aussi, Sarg' ? Tu as convoqué combien de sorciers, au juste ?
Il se redresse, le visage tordu par un grimace qui dévoile plusieurs rangées de dents désordonnées.
— Tu as raison, clame-t-il. Perdrix m'a fait de l'effet. Ses capacités et sa dévotion envers l'Enfer ont de quoi impressionner. Mais cette incroyable sorcière a déjà un maître...
Le démon s'étire, profitant de ses regrets pour redescendre d'un ton.
— Et, pour répondre à ta question : une centaine. C'est très important.
— Super. Alors, qu'est-ce que tu as à me raconter de si crucial ?
C'est au tour de Sargatanas de se relâcher dans une posture désabusée.
— C'est vrai, tu es une personne très occupée, Cynthia.
— Parce que tu ne l'es pas, toi ?
Sargatanas. L'équivalent d'un ministre de l'Intérieur, veille à l'ordre infernal, et finalement au désordre dû à ce dernier. Il a beaucoup à faire...
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