8. Sargatanas (2/3)
Le démon entame une série de pas au commencement de la discussion sans transition.
— Tu n'es pas sans savoir qu'un chien de l'Enfer est apparu précisément dans ta région d'influence.
— Un vrai perturbateur, celui-là.
— Et comment. C'est un chien de Baphomet.
Cynthia prend la peine de méditer sur cette phrase. Elle croit l'avoir déjà entendue, mais le contexte lui échappe.
— Baphomet n'a jamais su tenir ses chiens, poursuit-il. D'ailleurs, tu en sais quelque chose, Cynthia.
— Ça va me revenir.
Sargatanas s'immobilise, la tête penchée sur le côté, le regard rivé sur elle. Il sourit de nouveau.
— Oui, j'ai entendu parler de ton petit problème de mémoire, lance-t-il.
— Et c'est inutile de me demander de signer un pacte pour récupérer ces souvenirs ! crie-t-elle subitement. Je m'en sors très bien seule !
Il feint de bondir en arrière, puis reprend sa ronde.
— Bah, ça se discute, dit-il d'une voix neutre. Donc, je disais : ce chien s'est échappé. Il a profité d'un portail de Glasialabolas pour fuir.
Je m'en doutais.
— Glas' ? Il serait dans le coup, avec ses deux de tension ?
Il désapprouve d'un hochement de tête.
— Glasialabolas est lent, très lent à la détente. Non seulement il ne s'est pas senti suivi, mais il n'a pas réalisé que c'était un chien en cavale. Un subordonné, oui, mais pas un chien.
— Parce qu'il sait pour la fuite, au moins ?
— Oui. Je l'ai déjà interrogé.
Il ignore l'indulgence et se réjouit chaque fois qu'il peut sévir. Je me demande s'il se comporte de même avec les démons de second rang.
— Mes sources sont également formelles sur un point, ajoute Sargatanas. Ce chien a été aidé.
— Par qui ?
— Je l'ignore.
L'affirmation fait lever à Cyn un sourcil incrédule.
— Tu ne sais pas ce qu'il se passe sur ton territoire, Sarg' ? C'est ton travail, tout de même.
— Crois-moi, c'est un problème qui m'ennuie, affirme-t-il. Quelqu'un a donné le feu vert à ce fuyard après lui avoir indiqué quel chemin emprunter.
Sargatanas part se poster devant la fenêtre. Il contemple ce qu'il se trame de l'autre côté. Cyn se demande ce qu'il peut bien observer derrière cette vitre opaque pour ses yeux à elle.
— Un chien qui fout le boxon, ça doit quand-même être assez divertissant pour l'Enfer, lance-t-elle en s'approchant de lui. Si ce n'est que l'identité de son complice qui t'embête, je...
— Ce n'est pas le cas, coupe-t-il.
Le grand démon retourne auprès de la table. Il se baisse comme pour s'emparer de quelque chose au pied du meuble et fouille dans une faille dimensionnelle. La sorcière se reconnaît chercher la Lance de Longinus d'une manière identique. Sargatanas se relève enfin, balançant ce qu'il tient à bout de bras sur le marbre rouge. Cynthia sursaute quand le corps inerte heurte la surface de pierre dans un bruit sourd.
— Baphomet a pris les devants dans cette affaires, assure-t-il. Il a envoyé un autre chien régler le problème... sans succès.
La jeune femme rejoint prudemment la table. Les paupières closes, l'homme qui y git a la peau marquée d'épaisses zébrures noires. Toutes partent d'une déchirure majeure au niveau de son cou. Cyn voit le tracé descendre jusqu'à encercler une zone noire sur sa poitrine, ouverte comme si quelque chose avait éclaté de l'intérieur.
— Il est mort ?
— En tout cas, on ne peut plus rien en faire, marmonne le démon. L'autre l'a attrapé à la gorge et ne l'a plus lâché avant que son charbon ardent ne sature.
— Le charbon a... éclaté ?
— C'est cela... par conséquent, ses cendres ont été perdues et son âme figée au dernier moment, quand Baphomet est venu la récupérer ce matin.
Alors, le chien s'est battu cette nuit, d'où les interférences.
— Il n'y a plus rien qui attend cette âme-là, pas même le purgatoire, dit-il. Tant pis, mieux vaut la réintégrer dans le flux de l'Univers. Après tous les efforts générés pour obtenir un chien... quel gâchis.
Sargatanas s'écarte de la table. L'instinct de Cynthia lui intime de faire de même quand une étincelle s'anime sur la poitrine du défunt. Une flammèche lui succède, grignotant tout ce qui s'offre à elle. Elle grossit à mesure qu'elle absorbe le corps, et atteint un stade de croissance où son feu ne laisse même plus voir ce qui se consume à l'intérieur. Finalement, la combustion s'arrête pour ne subsister qu'en une pluie d'étincelles sur le plateau vide de tout. Elles disparaissent en touchant la pierre.
Cyn pose la main sur la surface chaude et cramoisie du meuble. L'âme est partie.
— En quoi est-ce un problème que les chiens s'entretuent ? interroge-t-elle. Ils l'ont toujours fait.
— En effet. Ils l'ont toujours fait quand on le leur ordonne, et si possible, pas contre un semblable appartenant au même maître. Celui-là est un rebelle. Il n'obéit pas et détruit comme ça lui chante.
Samir serait d'accord avec toi.
Sargatanas part retrouver le dossier moelleux de son fauteuil et se laisse tomber à l'intérieur, pensif. Il croise les jambes, la tête qui repose dans le creux de sa main de géant.
— J'ai aussi eu vent d'un détail qui ne me plaît guère.
Il marque un temps.
— Un collègue s'amuse à fabriquer des charbons ardents qui ne répondent pas aux critères approuvés par la hiérarchie, grince-t-il entre ses dents.
Cynthia contourne la table.
— Tu as identifié le collègue ?
— Là, oui ! Et j'en fais mon affaire. C'est dommage, ça partait de la volonté de résoudre ce problème d'assimilation de l'opale vitreuse... mais le cobaye star du projet n'était pas vraiment le spécimen le plus coopératif.
Depuis son fauteuil, Sargatanas la confronte par des clins d'œil complices. Cyn écarquille les yeux face à la théorie qui vient de germer dans son esprit.
— Le cobaye, c'est ce chien.
Le démon l'acclame en frappant dans ses mains.
— Bravo, tu es très perspicace !
— Donc, tes chefs te mettent la pression pour résoudre le bazar.
— Pas spécialement.
Cette fois, elle n'a plus d'argument à avancer. La discussion ne lui a fourni aucun renseignement sur son rôle ni sur sa présence ici, un détail qui met à mal sa patience devant les malheurs de Sargatanas.
— Alors quoi ? dit-elle. Qu'est-ce que tu attends de moi et des cent sorciers que tu as convoqués ?
Il expire un souffle dont Cynthia sent la chaleur brûlante effleurer son visage depuis là où elle se tient.
— Aucun autre démon ne tient à envoyer de chien le récupérer.
— Et le chercher eux-mêmes ? Baphomet, par exemple, puisque c'est son chien.
— Baphomet est bien trop boulversé par la situation, voyons.
— L'Enfer n'interviendra pas, dans ce cas ? Tu laisses ce monstre dans le monde des humains en espérant que ces derniers règlent le souci ?
— J'espérais que les sorciers en seraient capables, oui. Beaucoup m'ont paru sûrs d'eux, et nous promettons une généreuse récompense à quiconque ramènera la peau de ce clébard. Si cela échoue, je convoquerais mes effectifs et nous réviserons un plan...
Une affirmation qu'il comble par un grand soupire de découragement.
— Autrement, sorcière, es-tu de la partie ?
Cynthia aussi sent la lassitude l'envahir.
Il s'en sort très bien par lui-même, ce salaud. Il tient seulement à en faire le moins possible.
Sa mine affiche désormais l'air blasé dont elle seule a le secret. La quotidienne réponse qu'elle sert aux habitants infernaux ne tarde pas à surgir.
— Je ne rends aucun service aux démons, encore moins pour un énième ennui qu'ils ne tiennent pas à assumer.
— Tu avais prévu de refuser dès le départ ? accuse l'autre.
— Je suppose. Au moins, j'ai voyagé un peu. Au revoir, Sarg'.
Lorsque Cyn laisse ses pieds pivoter vers la sortie, la pièce se retrouve en proie à des secousses. Sargatanas n'a pas encore dit son dernier mot.
— Je sais bien que tu aimes refuser les avances de nous autres démons, Cynthia... franchement, tu es la dernière personne que j'ai convoquée à cause de cela. Mais Bathim m'a parlé de toi, et d'une certaine prophétie qui t'es liée.
Un frisson parcourt l'échine de la sorcière. Elle fait volte-face tandis que les tremblements s'arrêtent.
— Que t'a-t-il raconté ? s'emporte-t-elle.
— Et bien, pas grand chose. Seulement que j'avais tout intérêt à te pousser chercher ce chien.
— Toi ? Mon intervention te serait bénéfique, à toi ?
Il afficha son plus laid sourire.
— Bathim n'a jamais été décevant dans ses prédictions. Je lui fait confiance.
— Il t'a donc parlé de sa prophétie à mon sujet ? grogne la sorcière.
— Uniquement ce que je viens de t'avouer. Il est intransigeant quant à l'issue de cette dernière. « Nul ne doit savoir ».
— Sauf la personne qui la lui a demandé.
Il hausse les épaules.
— Je la trouverai, elle aussi. Pour l'instant, Cynthia... n'oublie pas que le chien de l'Enfer évolue très près de toi. Quelle coïncidence, pas vrai ? À moins qu'il ne se lance dans un tour du monde, il va bien falloir que tu t'y intéresses, si tu ne tiens pas à ce que ta précieuse ville finisse en ruines.
— Je m'arrangerai pour que cela ne se produise pas. Au juste, tu ne t'es jamais questionné si Bathim pouvait se tromper ?
— Ce n'est jamais arrivé.
Plus d'emprise verbale après ces derniers mots. Cyn sent que Sargatanas est à cours de tension à distribuer et peut-être, dans ce cas, le démon va-t-il se résoudre à la laisser partir. La jeune femme profite du silence pour s'entendre respirer. L'autre est déjà retourné s'assoir dans son fauteuil, le journal ouvert sous le nez.
— Une dernière chose, sorcière.
Elle se retourne tandis qu'il ne lève pas les yeux de ses lignes en noir et blanc.
— C'est dommage que tu ne signes pas un pacte. Tu gagnerais un temps précieux, surtout auprès de ceux que tu aimes.
Cynthia préfère quitter la salle plutôt que de lui répondre quoi que ce soit.
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