1. Abattée
Changement de cap sous l'effet de forces extérieures.
Quoi qu'on puisse reprocher à son caractère désobligeant, Charlie connaît l'humour dans toute sa subtilité. Aussi est-elle confuse de ne pas le relever dans la voix de son meilleur ami quand celui-ci lui annonce qu'il est temps pour elle de foutre le camp de leur appartement.
La probabilité qu'il s'agisse là d'un canular fantasque qu'ils ont l'habitude de se décocher s'amoindrit à mesure que le visage de Jérémy se froisse d'embarras. Ses lèvres se pressent en une ligne tremblante, son malaise le pousse même à essayer de s'arracher la touffe de cheveux roux qui lui reste sur le crâne. À connaître sa peur panique de finir chauve avant la trentaine, Charlie comprend la gravité de sa demande.
Plongés dans l'eau savonneuse, ses doigts relâchent l'éponge et le saladier encore gluant de chocolat. Canôt bleu et bulle de verre, elle les regarde crever la surface tandis que sa joie de célébrer la vente de son dernier tableau coule au fond de l'évier. Ses cookies de fête – confectionnés avec agacement et impatience – auront le goût sucré d'un bonheur bref et l'amertume d'une inéluctable déchirure. Un reflet de toutes ses amitiés, finalement. Toutes conclues avec la même saveur : celle de l'obsolescence programmée.
Question timing, Jérémy a encore des progrès à faire. Jamais elle ne se serait coltiné la préparation d'un goûter si elle avait su qu'elle n'aurait pas l'occasion de le déguster sur le canapé, devant sa série préférée. Parce qu'on ne se lance pas dans la pâtisserie sous un toit qui n'est pas le sien, on ne s'étale pas sur le divan d'un ex-ami, on n'allume pas la télé d'un inconnu qui jette sa colocataire comme une vieille chaussette trouée. Sur les vagues scélérates du dépit et de la colère qui frappent sa cage thoracique, surfe l'envie vorace d'une cigarette. Elle secoue ses mains d'un geste sec, jette un coup d'œil à ses créations dans le four et ouvre son armoire à bonbons pour y prendre son sachet de sucettes. Elle en déballe une d'un coup d'ongle expert puis relâche un souffle satisfait quand l'acidité du citron se répand sur sa langue. La nicotine aurait été plus efficace, elle le sait. Mais, dans l'euphorie d'avoir gagné un autre mois de subsistance, elle a préféré mettre son argent dans des ingrédients de gâteaux plutôt que dans un paquet de clopes. Le seul rèmède contre ce tsunami d'émotions, elle l'a snobé pour des biscuits dont elle ne pourra se gaver. Force est d'avouer que l'humour, c'est son rayon.
— Si c'est ma tête qui te revient plus, me croiser demain matin avec ma face bouffie de sommeil t'aurait dispensé de m'expliquer les raisons de ton naufrage affectif, remarque-t-elle en se dirigeant vers sa chambre.
— Charlie, ne rends pas cela plus compliqué…
— Virée de ton appart, c'est plutôt simple comme situation, poursuit-elle d'une voix égale. Néanmoins, il s'agit d'un record ! Tu es la première personne à tenir plus de deux ans à mes côtés, félicitations ! Dommage, avec les cookies, l'annonce aurait été plus festive. Mais si t'avais pas envie d'y goûter, me dégager des lieux est un peu extrême, tu ne crois pas ?
Elle ne pensait pas que la peau de Jérémy puisse se fripper plus encore. Son regard plaintif tout écrasé lui rappelle celui d'un rat désespéré en quête de fromage et l'inconfort qui émane de lui, celui d'une goutte de morve trop longtemps reniflée. Cette comparaison ne le fera pas rire ; sa petite crise du quart de siècle lui fait perdre ses cheveux ainsi que son sens de l'humour.
Au bout du couloir, sa chambre s'ouvre sur les rubans de lumière courant du plafond aux murs sur lesquels se disputent les posters de groupe de rock et les tableaux de Da Silva qu'elle a achetés avant que son peintre préféré ne devienne connu. Devant l'écran strié de raies noires de son ordinateur, juste sous l'objectif de sa caméra d'occasion qui filme en couleur quand cette teigne le décide, sa tablette graphique luit au soleil. Charlie la débranche sans hésiter. Le croquis de son dessin s'évanouit et avec lui, la potentialité d'un revenu s'évapore. L'art n'importe pas face à l'appel de la rue.
De son armoire, elle tire son sac de randonnée, y fourre sa tente, son matelas de sol, son sac de couchage. Les tee-shirts, pulls et matériel de survie suivent le mouvement mais son débat intérieur à propos de la nécéssité de préférer les caleçons aux culottes est interrompu par l'arrivée paniquée de Jérémy.
— Qu'est-ce que tu fais ? bafouille-t-il en battant des bras comme s'il voulait s'envoler.
— À ton avis ? Je me barre. Ah, surveille les cookies, ils vont brûler.
— Mais…
Pas besoin de lever la tête pour confirmer son air terrifié. Charlie est d'une nullité incomparable en amitié mais les gens sont prévisibles. Jérémy n'échappe pas à la règle. Sauf quand il décide d'expulser ses proches vers d'autres horizons. Difficile de lui reprocher son insipide routine maintenant. Bien sûr, il revient à la charge :
— Tu me demandes pas pourquoi ? Tu ne t'énerves pas ?
— Tu as des yeux, des oreilles. Tu peux répondre seul à ces deux questions.
Le sarcasme rase les trois poils roux sur le crâne de son ex-colocataire et se dissipe dans le silence de la pièce. Dommage, elle était plutôt fière de cette blague.
— Tu m'en veux ? l'interroge-t-il, penaud.
Elle hausse les épaules.
— C'est ta décision. Je la respecte.
— Mais pourquoi tu ne cries pas ? Pourquoi tu ne te bats pas ?
— Jerem, si tu veux que je te mette une droite, je peux, soupire-t-elle. Mais prépare-toi à partir aux urgences.
Une bonne chose qu'il lui rappelle – sans le vouloir – de prendre le nécessaire de soin. Se brûler avec son mini réchaud, elle l'a déjà fait ; la plaie n'était pas belle et l'interne qui l'avait prise en charge avait hurlé à la septicémie. Si elle pouvait éviter un autre infarctus au personnel hospitalier, elle ne s'en privera pas. De son côté, Jérémy n'a pas l'air loin de la crise cardiaque. Peut-être que l'envoyer à l'hôpital à l' aide d'une baffe n'est pas une mauvaise idée.
— Charlie…, croasse-t-il, je n'ai pas le choix. Baptiste m'a mis le couteau sous la gorge. Il a peur, tu comprends ? Il…
— Il me semble que tu as la capacité de réfléchir par toi-même, non ? Ou celle-ci s'est envolée avec tes excuses à la salade de préjugés qui te sert de boyfriend ?
La mine de Jéremy passe de blanc à transparent. C'est surprenant de ne pas voir les murs bariolés de la chambre à travers sa peau translucide. Puis il reprend des couleurs. Le rouge écrase toutes les autres, son menton tremble sous la colère.
— Je l'aime, Charlie. Baptiste est mon âme sœur, même s'il est jaloux.
— Il est plus débile que jaloux, si tu veux mon avis.
— Je ne te permets pas !
— Tu n'autorises donc personne à te mettre face à l'évidence ? demande-t-elle en roulant des yeux. Tu es gay, Baptiste est gay. Cette histoire de jalousie, c'est des bobards pour contrôler ta vie.
Une pause gênée accueille sa réplique. Jérémy se tord les doigts.
— Charlie… Tu es… Enfin, tu sais très bien. Ne m'oblige pas à…
Le sous-entendu ignoble se perd dans le boucan qu'elle produit pour sortir sa boîte d'aquarelle, un vieux pinceau réservoir et un bloc froissé de sa commode qu'une pichenette pourrait faire s'effondrer. Elle les enfouit dans son sac, zippe les poches, boucle les attaches : son sac est fin prêt.
— C'est aussi tes parents qui m'ont poussé à cette décision, chouine Jérémy. Ils se sont dit que ce serait bien pour toi, que tu te ressaisisses. Qu'après deux ans à essayer de vivre de ton art, tu dois comprendre que cette voie ne marche pas et qu'il serait temps que tu reviennes vers la finance. Ils en ont assez de payer la moitié de notre loyer pour t'aider.
Elle baisse la tête, ses dreadlocks s'arrangent en un rideau protecteur devant son visage. Le bandeau de soie qui les retenait flotte dans l'air jusqu'à se poser sur ses phalanges tatouées. Son pouce caresse les motifs du tissu un instant. Ses parents, toujours ses parents. La laisser en paix semble au-dessus de leurs forces. Tant pis pour eux. Elle renoue l'étoffe sur le haut de sa nuque, ramène sa chevelure en arrière et passe les bretelles de son sac à dos.
— Autre chose de vexant à dire ?
— Charlie…
— Dernière chance, le prévient-elle.
— Où vas-tu aller ?
De l'inquiétude. Ç'en est presque touchant. Comme il savait être aimable, drôle, attentif, Jérémy pouvait être émouvant. Le problème, c'est qu'il l'était toujours trop tard.
— Ce ne sont plus tes affaires, le rassure-t-elle. À trop t'inquiéter, tu risquerais de mériter le rôle de meilleur pote dont tu t'es débarrassé pour obtenir la faveur de ton mec insipide et les bonnes graces de vieux idiots.
La vérité se plante entre les rides du front de son ex-coloc. Charlie n'attend pas de la voir fendre tout ce qu'il reste de l'ego de ce dernier, elle marche vers l'entrée de l'appartement et décroche son manteau de la patère où leur deux noms sont inscrits. L'air sec lui pique les yeux. Suspendu à ses baskets, Jérémy l'a suivie, toujours accompagné par son desarroi et sa peine.
— Je suis désolé… Tu peux rester dormir encore, on peut s'arranger pour te trouver…
La main de Charlie s'écrase sur sa joue.
— J'ai opté pour une claque au lieu d'une droite, indique-t-elle avec un sourire compatissant. Te rendre inconscient au milieu d'un incendie serait meurtrier.
Elle s'accorde un dernier regard sur cette enfilade de pièces miteuses mais chaleureuse qu'elle a appelé maison pendant deux ans.
— Adieu, Jérem, conclut-elle. Une dernière chose : le four est en flammes.
Le porte se ferme sur l'expression terrifiée du jeune homme et la sonnerie stridente de l'alarme incendie.
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