Chapitre 2
Cela ne fait que quelques jours que j'ai été jeté dans cette prison, et déjà, mon plan d'évasion mentale se fissure. Aucune de mes cinq étapes n'a encore fonctionné.
La première, comprendre les accusations portées contre moi, est un échec total. Aucun garde n'a daigné répondre à mes questions. « De quoi m'accuse-t-on ? Pourquoi ai-je été arrêté en pleine rue comme un vulgaire criminel ? » Silence. Ignorance. Indifférence.
Pourtant, hier soir, un infime espoir a percé mon malheur. Un garde est venu me voir, son visage impassible à la lueur des torches. Il m'a annoncé qu'un avocat m'avait été attribué. Bientôt, je pourrais enfin rencontrer quelqu'un capable de me défendre. Une avancée, certes minime, mais précieuse.
Aujourd'hui, je me trouve dans la cour intérieure de la prison, un espace exigu où quelques détenus traînent, le regard perdu. D'autres restent enfermés dans leur cellule ou errent Dieu sait où, dans ce dédale de pierre et de métal.
Quant à ma deuxième étape—trouver des alliés—elle ne se passe pas comme prévu. Rock, Vague et Petit n'ont pas reparu depuis notre rencontre à la cantine. Chaque fois que j'y vais, ils sont absents. Chaque fois que je tente de les retrouver, je ne croise que des visages étrangers. Où sont-ils ? Ont-ils été placés à l'isolement ? Transférés ailleurs ? Ou pire... leur exécution a-t-elle déjà été prononcée ?
Cette idée me noue l'estomac. Ils étaient les seuls à m'avoir adressé la parole avec une certaine bienveillance. Mieux valait m'attacher à eux qu'à d'autres détenus, ces ombres silencieuses qui déambulent sans jamais parler. J'ai appris une chose dans ma vie : ceux qui ne disent rien sont souvent les plus dangereux. Ils observent, calculent, attendent. Ils cachent leurs pensées derrière un masque d'indifférence, et lorsqu'ils parlent enfin, ils semblent presque... normaux. Mais ce n'est qu'une façade.
Il ne faut pas oublier où nous sommes. Cette prison renferme les pires criminels que cette ville ait connus. Chaque détenu ici traîne un passé trouble, un passé dans lequel je refuse de plonger. Pourtant, pour l'instant, je m'en sors plutôt bien.
Je sais qu'avant la fin de mon séjour, je ressortirai d'ici avec des cicatrices. Peut-être même avec un ou deux membres en moins. Mais je ressortirai vivant.
Alors, j'observe. J'analyse. Comme un scientifique au milieu d'un terrain d'étude, je regarde ces hommes évoluer dans leur environnement carcéral. J'évalue leurs gestes, leurs routines, leurs interactions. J'en tire des conclusions, je note mentalement des statistiques. Petit à petit, je commence à comprendre leurs comportements et leur signification.
Et comprendre, ici, c'est déjà survivre. Assis sur un banc, perdu dans mes pensées, je ne remarque pas tout de suite la silhouette qui s'approche derrière moi. Une main tapote doucement mon épaule. Je sursaute, mon regard se détournant brusquement pour croiser celui du Petit.
Mais quelque chose a changé. Son regard n'est plus le même. Il semble plus terne, vidé de son éclat d'arrogance. Et son corps... La dernière fois que je l'ai vu, il était robuste, presque imposant. Aujourd'hui, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Amaigri, le teint livide, les épaules voûtées. Il a visiblement passé ces derniers jours enfermé, affamé, à l'écart du reste du monde.
Lorsqu'il s'assoit à côté de moi, je ressens immédiatement la différence. Il n'a plus cette assurance insolente qu'il affichait à la cantine. Son attitude est plus posée, plus mature... et bien plus triste.
— Petit ? Ça va ?
Il me lance un sourire faible, à peine perceptible.
— Ne t'en fais pas... Ces derniers jours ont juste été rudes.
— Raconte-moi.
Il soupire avant de commencer.
— Rock, Vague et moi, on partage la même cellule. Avant d'être ici, on faisait partie d'un gang qui terrorisait la ville. On était craints, respectés. Mais la police a fini par nous avoir. Un raid bien préparé... On n'a jamais eu la moindre chance. Depuis, les gardes prennent un malin plaisir à nous faire payer. Bien plus que les autres détenus.
— Ils vous ont enfermés sans nourriture ?
— Ouais. Mais bon, on a l'habitude. On sait qu'on ne mourra pas de faim de toute façon.
Je fronce les sourcils.
— Comment tu peux en être sûr ? Depuis que je suis ici, j'ai compris une chose : ces gardes pourraient nous tuer juste pour s'amuser.
Petit esquisse un sourire amer.
— C'est vrai. Mais pas avant qu'un juge ait prononcé notre peine de mort. S'ils nous laissent crever avant, ils risquent de sévères sanctions. Bien pires que ce qu'ils nous font subir.
Je peine à croire ce que j'entends.
— Vraiment ? C'est seulement... possible ?
Je regarde autour de moi, observant les gardes postés un peu partout dans la cour. Leur posture nonchalante, leurs armes prêtes à être dégainées. Pour eux, nous ne sommes rien de plus que des rats pris au piège. Et pourtant, s'ils ont bel et bien des limites... alors peut-être que cette prison n'est pas aussi invincible qu'elle en a l'air.
— J’avais un gars dans la police. Le meilleur indic que j’aie jamais connu, commence Petit d’un ton grave.
Je l’écoute attentivement.
— Et alors ?
— Il s’est fait choper. Envoyé loin… très loin.
— C’est-à-dire ?
— Une autre ville, une autre prison. Il en est ressorti vivant, heureusement… mais quand il est revenu, il n’était plus le même. Traumatisé. Détruit mentalement et physiquement.
Un frisson me parcourt l’échine. Je savais que la justice de notre époque était impitoyable, mais pas à ce point. À côté de ce qu’il décrit, cet endroit semble presque supportable.
Mais une idée germe dans mon esprit. Un jeu dangereux. Après tout, ces gardes nous font vivre un enfer… pourquoi ne pas leur rendre la pareille ?
Un sourire se dessine lentement sur mes lèvres. Petit le remarque immédiatement.
— Qu’est-ce qui te fait sourire ? demande-t-il en plissant les yeux.
— Rien, juste une idée qui m’est passée par la tête.
Il me fixe un instant, mais n’insiste pas.
— Au fait, tu nous as jamais raconté comment tu t’es retrouvé ici.
Je lâche un soupir.
— Je suis innocent. Accusé à tort. Et le pire, c’est que je ne sais même pas de quoi on m’accuse.
Petit fronce les sourcils.
— Comment ça ?
— On m’a arrêté en pleine rue, sans explication. Je soupçonne un voisin de m’avoir dénoncé… mais au fond, ça ne change rien. Ils refusent de me dire pourquoi je suis ici.
Petit se tait un instant avant de lâcher d’une voix posée :
— Je vais te dire un truc, en tant qu’ami. Ici, la peine la moins grave… c’est l’exécution.
Mon sang se glace. Dans ce chaos quotidien, j’avais presque oublié une chose essentielle : malgré les combats de certains pour abolir la peine de mort, elle est toujours appliquée ici, et à une échelle terrifiante.
Les peines variaient bien sûr. De la torture à la décapitation, tout était possible. Mais ici, pas de grande guillotine bien affûtée pour te trancher proprement la tête. Non, tout se faisait à l’ancienne, comme au Moyen Âge. Un spectacle macabre dont je préférais ignorer les détails. Rien que d’y penser, j’avais envie de vomir.
Petit me scruta un instant avant de reprendre :
— Bon, alors, c’est quoi cette idée qui t’est passée par la tête ?
Je baissai les yeux.
— Je ne peux pas te le dire.
— Pourquoi ?
— Mon plan… il consiste à vous venger, toi et les deux autres, pour tout ce que vous avez subi.
Petit haussa un sourcil.
— Et alors ?
— Et alors, si on nous attrape, on est morts. Ou pire. Je ne peux pas vous mettre en danger, surtout dans votre état.
Il hocha lentement la tête, pensif.
— Pas faux… mais on veut être des tiens.
Un silence s’installa. Puis, une idée me traversa l’esprit.
— Dans ce cas, rendez-vous près des toilettes dans deux jours. D’ici là, je trouverai un plan. Faites de même.
Petit esquissa un sourire complice.
— Ça marche.
Et ainsi, notre vengeance venait de prendre forme.
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