Chapitre 4
Ça y est. C'est le moment ou jamais.
Aujourd’hui est le jour idéal. La plupart des gardes sont occupés dans leur salle de repos, et les détenus ont quartier libre pendant près de deux heures. C’est notre fenêtre d’action.
Rock et le détenu cuisinier s’occupent de la préparation du gâteau, tandis que Vague, Petit et moi devons nous charger de la partie la plus délicate : sa livraison.
— Bon, comment on fait passer un gâteau aux gardes ? demandai-je en chuchotant.
— On peut le déposer discrètement pendant leur absence, propose Vague.
— Impossible, intervient Petit. Pendant la pause des gardes, on est tous enfermés dans nos cellules.
Un silence pensif s’installe, puis une idée me traverse l’esprit.
— Et si on le faisait livrer comme un colis ? On fait croire qu’on nous l’envoie à nous, et les gardes, par pur abus de pouvoir, vont forcément vouloir se l’approprier.
Petit fronce les sourcils.
— Pourquoi prendraient-ils un colis qui nous est destiné ?
— Parce que les tentatives d’évasion par colis sont courantes. Ils ne pourront pas nous accuser de quoi que ce soit, mais par précaution, ils le garderont.
Vague et Petit réfléchissent quelques secondes avant d’acquiescer. Le plan est scellé. Après quelques heures d’attente, la pâtisserie a refroidi. L’odeur sucrée flotte encore autour de nous tandis que nous l’emballons soigneusement. Tout est sous contrôle… jusqu’à ce qu’un garde nous surprenne en plein travail.
Nos cœurs s’arrêtent une fraction de seconde.
— Qu’est-ce que vous faites ? lance-t-il en s’approchant.
Je ravale ma salive et improvise rapidement :
— On prépare un colis… pour ma famille. On m’a dit que c’était autorisé.
Il plisse les yeux, méfiant.
— Ouais… mais sous notre surveillance. Et pourquoi un gâteau ?
— Parce que ma famille ne peut plus goûter à ma cuisine. Ça me manque de cuisiner pour eux… Vous pouvez comprendre, non ?
Il nous jauge un instant. Chaque seconde qui passe me semble une éternité. Il hésite, et je redoute qu’il pose plus de questions.
Puis il éclate de rire.
— Un colis aussi gros ? Je peux pas laisser passer ça… mais t’en fais pas, on va le garder, mes collègues et moi.
Il nous arrache le gâteau des mains et s’éloigne, toujours hilare. Nous restons figés, regardant notre vengeance disparaître avec lui. Deux semaines de préparation pour en arriver là… Et pourtant, une étrange satisfaction me gagne. Le plan a fonctionné.
Je voulais vraiment goûter ce gâteau. Il avait l’air délicieux.
Vague et Rock ont dû s’en rendre compte, car ils m’ont attrapé par le bras et m’ont entraîné jusqu’à une cellule un peu différente des autres. Elle ressemblait beaucoup à la mienne, mais légèrement plus spacieuse et, étonnamment, plus propre.
Au centre, une table entourée de plusieurs chaises. Assis autour d’elle, nos deux complices, ainsi que le livreur qui nous avait fourni le pétard.
Rock me lança un sourire amusé :
— On savait que tu voulais vraiment y goûter… alors voilà pour toi une part de ce délicieux gâteau.
Je les regardai, stupéfait, avant d’éclater de rire.
— Vous êtes fantastiques, les gars. Maintenant, profitons de notre farce !
À cet instant précis, un énorme BOUM retentit, résonnant dans toute la prison.
Un bruit sourd, suivi d’un plop visqueux… puis des hurlements. D’abord de surprise, puis de rage. Le glaçage projeté dans tous les sens avait dû recouvrir les gardes et les murs de cette prison froide et grise.
Les éclats de rire fusèrent dans notre petite cellule. Nous avions réussi.
Alors que les gardes tentaient de comprendre ce qu’il venait de se passer, nous, de notre côté, dégustions tranquillement la part de gâteau que nous avions mise de côté. Deux étages, mais un seul avait servi à notre farce.
Petit me glissa un sourire complice :
— On a bien fait d’en garder une partie, non ?
— Je confirme.
Nous profitions de ce moment de répit, savourant non seulement notre victoire mais aussi ce gâteau qui, il faut l’avouer, était excellent. Mais je savais que ce calme était temporaire. Ma propre sentence approchait.
Le jour J était enfin là. Le moment était venu de découvrir pourquoi j’avais été envoyé ici, dans ce monde qui n’était pas le mien. Après notre blague, les gardes s’étaient lancés dans une enquête pour démasquer les coupables. Évidemment, nous étions leurs principaux suspects.
Mais nous avions un alibi béton. Tous les prisonniers affectés aux tâches de cuisine au moment de « l’attentat pâtissier » étaient en train de nettoyer les tables du réfectoire, sous la surveillance de plusieurs gardes. Impossible pour eux d’avoir pu concocter ce plan.
Ce que personne ne savait, c’est que la cuisine possédait une porte arrière, laissée ouverte en permanence. Les gardes n’avaient même pas pensé à la vérifier. Mieux encore, les détenus présents lors de la préparation du gâteau avaient tous couvert notre histoire.
L’enquête s’est soldée par une conclusion ridicule mais parfaite pour nous : un possible « attentat contre la prison ». Après cette farce, j’étais devenu un détenu respecté. Beaucoup avaient commencé à m’apprécier, mais je restais fidèle à mon petit groupe.
Vague, Rock, Petit. Nous étions plus que des camarades de cellule. Nous étions une famille.
Mais un jour, il a fallu que je les quitte. J’étais convoqué au tribunal. Mon destin allait se jouer dans cette salle d’audience. L’ironie, c’est que si j’étais déclaré innocent, cela signifiait que je ne reverrais peut-être jamais mes amis. Quand je leur ai confié mon inquiétude, ils m’ont rassuré avec un sourire :
— Ne t’en fais pas. Les visites sont possibles. Sous certaines conditions, mais c’est faisable.
Alors nous nous sommes fait une promesse. Quoi qu’il arrive, cette amitié durerait toute une vie.
En attendant, je dois patienter. Le convoi censé m’emmener au tribunal ne devrait plus tarder. J’aimerais dire que je suis prêt. Que je suis confiant. Mais ce serait un mensonge.
La peur commence à me gagner.
Un frisson me parcourt l’échine. Mes mains sont moites, et mon cœur bat trop vite, trop fort.
Je n’ai que deux issues. Soit je suis déclaré innocent et je retrouve ma liberté. Soit je suis condamné… et alors, je devrai m’évader. Peu importe le risque. L’idée d’une évasion me brûle l’esprit. J’ai observé cette prison sous toutes ses coutures. Je connais ses failles, ses ombres, ses moments de relâchement.
Mais ce n’est pas un simple mur que je devrais franchir. C’est un gouffre entier, une forteresse. Et surtout… je devrais abandonner mes amis. Je serre les poings. Je refuse d’être enfermé ici pour un crime que je n’ai peut-être même pas commis. Un bruit métallique me tire de mes pensées. Les lourdes portes s’ouvrent. Le convoi est là. L’heure du jugement a sonné.
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