Chapitre 5
Ça y est.
Il est l’heure pour moi d’entrer dans cette salle de procès où l’on va m’accuser de bien des choses. Pourtant, j’y vais avec le cœur léger. Je sais que je suis innocent.
Pas de meurtre.
Pas de vol.
Pas de crime.
Et pourtant… je suis assis sur le banc des accusés.
J’ai entendu tant d’histoires sur ceux qui se sont retrouvés à ma place.
On dit qu’ils n’ont plus d’âme. Qu’ils sont brisés au point de ne plus rien ressentir. Qu’ils n’ont plus rien à perdre.
Moi ? Je suis loin d’être brisé. J’ai encore mon âme, ma volonté, mes souvenirs, mes amis. J’ai un avenir. Mais l’angoisse est bien là.
Le procès tarde à commencer. Une heure d’attente. Une heure à me torturer l’esprit, à sentir les regards peser sur moi. Puis enfin, le juge entre dans la salle. Tout le monde se lève.
Le silence est oppressant. Mon avocat arrive enfin, en retard. Il s’excuse brièvement avant de poser son regard sur moi. Un regard hautain. Méprisant, presque comme si… comme si lui-même ne croyait pas en mon innocence.
Puis, il parle d’une voix ferme :
— Monsieur le juge, je tiens à préciser que mon client n’a jamais été informé des charges qui pèsent contre lui. À ce titre, je demande le report, voire l’annulation pure et simple de cette audience.
Un murmure s’élève dans la salle. La partie adverse se lève aussitôt.
— Objection ! s’exclame leur avocat en réajustant son costume. Il sait très bien de quoi il est accusé !
— Pas du tout, rétorque mon avocat, impassible. Mon client n’a jamais été informé et, pire encore, on m’a interdit de lui rendre visite en prison.
Un silence pesant.
Le juge plisse les yeux, puis hoche lentement la tête.
— Dans ce cas, expliquez-lui maintenant, Maître. De quoi votre client est-il accusé ?
L’avocat prend une profonde inspiration avant de se tourner vers moi.
— Vous êtes accusé d’homicide. Le meurtre de votre voisin.
Le juge semble réfléchir un instant, puis finit par hocher la tête.
— Très bien. L’audience est repoussée d’une semaine afin que l’avocat puisse prendre connaissance de la version des faits de l’accusé.
Je devrais me sentir soulagé. Mais ce n’est pas le cas. Parce qu’en réalité, je n’ai aucune version des faits à donner. Mon esprit tourne à toute vitesse alors que je fixe le sol. Un détail vient de me frapper de plein fouet, un détail qui change tout.
Le voisin que je soupçonnais de m’avoir trahi... est mort. Depuis le début. Un frisson glacial me traverse. Je l’ai accusé à tort, alors qu’il était déjà mort. C’est un choc. Mais aussi une colère sourde qui monte en moi. D’abord parce que j’ai blâmé un mort pour ma propre situation. Ensuite, parce qu’on m’accuse de sa mort.
Mais surtout… parce que je réalise que je n’étais pas là quand il avait le plus besoin de moi. Nos relations étaient tendues, certes. Nous avions souvent des discussions étranges. Nous nous sommes disputés, c’est vrai.
La dernière fois que nous nous sommes parlé, il m’avait lancé une remarque blessante sur mes origines. Ma famille comptait un cousin d’origine allemande, et lui… il ne voyait pas cela d’un bon œil.
Alors j’ai préféré couper les ponts. Pendant une semaine entière, j’ai tout fait pour l’éviter. Une semaine où il était déjà mort. S’il avait eu besoin d’aide ? S’il avait souffert ? Et si j’avais pu empêcher ça ?
La culpabilité s’insinue en moi. J’essaie de me concentrer sur ce que disent les avocats. La conversation tourne autour de la scène de crime. D’après les enquêteurs, c’est sa femme qui a découvert le corps en rentrant des cours. Elle a ouvert la porte… et il était là, allongé au sol. Des traces de lutte ont été relevées dans l’appartement. Mais comme j’étais absent durant toute cette période, les policiers n’ont pas pu m’interroger. Alors ils ont fait ce qu’ils font de mieux : ils ont trouvé un coupable. Et ce coupable, c’est moi.
Pourquoi ? Parce que j’étais le seul, à part le gardien, à posséder un double des clés. Parce que nous nous disputions parfois au point d’en venir aux mains. Parce qu’ils avaient besoin de boucler cette affaire.
Mais une question les hante encore, et elle est cruciale : Pourquoi aurais-je tué mon voisin ? Les enquêteurs n’ont trouvé aucun mobile. Et parmi les témoignages qui pourraient m’innocenter, il y a ceux de mes amis.
Tous disent que je suis un homme calme. Réfléchi. Quelqu’un qui ne ferait pas de mal à une mouche. Et surtout… que je suis la dernière personne au monde à vouloir tuer qui que ce soit.
Mais la partie civile ne semble pas de cet avis. Ils présentent d’autres preuves, cette fois tangibles. Des preuves qui, bien que solides en apparence, ne prouvent rien.
Et pourtant, une question revient sans cesse dans l’esprit des enquêteurs : Quel était mon mobile ?
Je n’avais aucune raison de tuer mon voisin. Aucune. Mais c’est à ce moment-là qu’une voisine de palier s’avance à la barre. Je sens que ça va mal tourner.
Elle raconte, en détail, la grosse dispute que j’ai eue avec mon voisin une semaine avant sa mort. Là, mon cerveau décroche.
Je n’entends plus rien. Mes oreilles se bloquent, mon esprit refuse de traiter l’information. Je sais de quelle dispute elle parle. Celle qui concernait mon cousin et ses origines allemandes. Celle qui s’est très mal terminée. Celle qui a eu lieu juste devant ma porte. Et maintenant, tout le monde dans cette salle croit qu’elle était le déclencheur du meurtre.
Je reste figé. Je sais que je ne peux pas intervenir. Dans ce genre d’affaires, l’accusé ne parle qu’à la fin. Alors je subis. J’écoute les pièces du puzzle s’assembler contre moi, même si elles ne forment pas la bonne image. Le procès s’achève ainsi. Et moi, on me ramène directement dans ma cellule. Là, je reste trois jours sans manger.
On ne m’a pas privé d’eau—c’est déjà un miracle. Trois jours en isolement. Trois jours à ressasser cette foutue dispute. Trois jours à me demander comment prouver mon innocence.
Bien sûr, mes amis n’ont pas tardé à me retrouver. Ils viennent me voir par la fenêtre, me font des signes, essaient de me remonter le moral. Et même si c’est agréable de les voir de si bonne humeur, je suis ailleurs.
Parce que désormais, j’ai un objectif bien plus grand que celui que j’avais au début. Je vais prouver mon innocence. Coûte que coûte.
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