Chapitre 6
Pour attraper un criminel… il faut penser comme un criminel.
Et dans ma condition actuelle, je suis entouré des pires d’entre eux. Des voleurs. Des tueurs. Des psychopathes. Quelqu’un ici sait comment tuer. Quelqu’un ici pourrait m’apprendre comment mon voisin est mort.
Le petit m’a expliqué que les meurtriers, terroristes et autres monstres sont placés dans une section distincte, un peu comme les femmes en prison. Ce sont des êtres à part. Tout aussi brutaux, mais avec une rage plus… calculée. Je repense aux détails du crime. Le jour du procès, mon avocat m’a enfin donné plus d’infos. Mon voisin était allongé sur le sol, baignant dans son propre sang, aucune empreinte, aucun indice, mais un détail étrange…
Autour de son cadavre, on avait soigneusement disposé cinq vases. Pas de message, pas de symboles… juste ces vases, formant un cercle macabre. L’un d’eux, je l’ai reconnu immédiatement. C’était moi qui lui avais offert. Et maintenant, ce cadeau fait partie de la scène de crime.
Les témoins ? Inutiles. Personne n’a rien vu. Personne ne sait rien. Quant à moi… je suis l’unique suspect. Tout ça sent le piège à plein nez. Quelqu’un voulait non seulement se débarrasser de mon voisin, mais aussi m’éliminer par la même occasion. Une pierre, deux coups. La question est : qu’est-ce que lui ou moi savions ? Pourquoi fallait-il nous faire taire ?
Depuis des semaines, je tourne et retourne cette question dans ma tête. Mon avocat a essayé de m’envoyer des lettres. J’ai retrouvé les morceaux déchirés dans ma cellule. Évidemment, je ne me pose même plus la question de savoir qui les a détruites.
Les gardiens me prennent pour cible maintenant. Ils font tout pour me faire avouer un crime que je n’ai pas commis. Et l’avocat de la partie adverse ? Je le soupçonne de soudoyer certains gardiens pour me faire interner en psychiatrie. S’il réussit, ce sera la fin. Personne ne croira un fou.
Mais heureusement, je ne suis pas seul. Ma bande d’amis est là. Et avec eux, je vais découvrir la vérité. Rock affiche un sourire en coin, ce genre de sourire qui annonce une idée totalement dingue, mais terriblement excitante.
— On va se faire enfermer là-bas.
Le silence tombe sur le groupe.
— Pardon ? dis-je, pensant avoir mal entendu.
— T’as bien compris, gringalet. Si on veut interroger un tueur, faut aller là où ils sont. Et le seul moyen d’y entrer… c’est d’être considérés comme aussi tarés qu’eux.
Vague éclate de rire.
— Ah ouais, j’aime bien cette idée.
Le petit, lui, ne rigole pas.
— Attendez, attendez… Vous réalisez que si on finit là-bas, on ne ressortira peut-être jamais ?
— C’est pour ça qu’il faut un plan. On doit juste se faire passer pour fous, pas l’être réellement, précise Rock.
Je réfléchis à toute vitesse. C’est risqué. C’est complètement absurde. Mais… c’est peut-être notre seule chance.
— OK. Et comment tu comptes nous faire interner sans qu’on se retrouve lobotomisés ?
Rock s’appuie contre le mur et croise les bras, l’air satisfait.
— On va créer un "incident". Un truc qui fera croire aux gardiens qu’on a perdu la tête.
— Genre quoi ? demande Vague.
— Genre… un truc bien spectaculaire.
Son sourire s’élargit.
— Un truc qu’ils ne pourront pas ignorer.
Je sens mon estomac se tordre. Je vais regretter cette idée, hein ?
L’homme sur le lit d’hôpital nous observe avec un sourire en coin. Il a l’air épuisé, mais ses yeux brillent d’une lueur malicieuse.
— Six mois ? Déjà ? Tss… Le temps passe trop vite en taule.
Rock s’accoude au lit et baisse la voix.
— Écoute, on a besoin de ton expertise. Il y a eu un meurtre et on veut comprendre comment il a été commis.
L’homme éclate de rire.
— Oh, alors maintenant tu fais dans l’investigation, Rock ? C’est quoi l’arnaque cette fois ?
Je croise les bras, mal à l’aise.
— Il n’y a pas d’arnaque. On veut juste comprendre comment un crime a été commis… et surtout, qui l’a fait.
L’homme plisse les yeux et me scrute.
— T’es qui, toi ? Un petit nouveau ?
Rock tape dans mon dos.
— Ouais, c’est notre Gringalet. Un vrai détective en herbe, tu verrais comme il se prend la tête avec cette histoire.
L’homme hoche la tête, pensif.
— OK. Décrivez-moi la scène de crime. Je vous dirai ce que j’en pense.
Je prends une grande inspiration et raconte tout : mon voisin retrouvé mort dans une mare de sang, les vases étrangement placés autour de lui, l’absence d’empreintes, le manque de témoins…
Pendant mon récit, l’homme ne m’interrompt pas une seule fois. Il garde un visage impassible, mais je vois dans son regard qu’il réfléchit. Quand je termine, il se frotte le menton et murmure :
— C’est bizarre, cette mise en scène avec les vases… Tu sais ce que ça me rappelle ?
Rock et moi secouons la tête.
— Une signature.
— Une signature ? je répète, intrigué.
— Ouais. Un meurtrier qui laisse une mise en scène aussi marquante, c’est pas un crime impulsif. C’est quelqu’un qui veut qu’on se souvienne de son œuvre.
Je frissonne.
— Tu veux dire que… ce n’est pas juste un meurtre ? C’est un message ?
L’homme sourit.
— Exactement. Et si c’est un message, alors il est destiné à quelqu’un.
Il me fixe intensément.
— Et si tu es accusé… c’est que ce message t’était peut-être destiné.
— Ah, c’est parce que tu ne pouvais plus te fournir en alcool ? demanda Johan avec un sourire en coin.
— Ouais… désolé. J’avais plus ce que t’aimais, et honnêtement, vu dans quelle aile de la prison t’étais, j’avais pas envie que tu me tues. répondit Rock avec un petit rire nerveux.
Johan éclata de rire, un rire sec, presque ironique.
— Bon, Gringalet, je te présente Johan. Il a tué cinq personnes en une journée.
Je sentis un frisson parcourir mon échine. Johan tourna la tête vers moi, amusé par ma réaction.
— Ton pote a l’air terrifié. Tu lui as expliqué le contexte, au moins ?
Rock haussa les épaules.
— Ah ouais, c’est vrai… Gringalet, Johan a été accusé à tort, comme toi. Mais pas de la même façon.
Je fronçai les sourcils.
— C’est-à-dire ?
Johan soupira avant de prendre la parole.
— Ces cinq types m’ont agressé dans la rue. Je n’ai fait que me défendre. Mais… ils sont morts des suites de leurs blessures.
Il n’y avait ni regret ni fierté dans sa voix, juste une simple vérité.
— Je vois… répondis-je, plus à l’aise.
Mais je n’étais pas venu pour juger son passé.
— On a besoin d’aide pour mon affaire. Vous vous sentez assez en forme pour nous filer un coup de main ?
Johan haussa un sourcil.
— Ça dépend… c’est quoi, votre histoire ?
Je pris une inspiration avant de résumer la situation.
— Un ami à moi, mon voisin de palier, a été assassiné. Autour de lui, au lieu des marques à la craie habituelles, il y avait cinq vases.
Johan plissa les yeux, intrigué.
— Intéressant… Cinq, tu dis ?
— Ouais. Il n’y avait aucun autre indice. Et il a été tué par étouffement. Vous avez une idée de ce que ça peut signifier ?
Johan croisa les bras, l’air pensif.
— Si on laisse ce genre de mise en scène, c’est que la victime savait quelque chose. Et les vases… ce n’est pas anodin.
— Pourquoi tout le monde parle d’"espèces" comme si vous étiez des animaux ? demandai-je, agacé.
Il esquissa un sourire amer.
— Parce que c’est comme ça que la société nous voit. Des bêtes, des monstres. Alors à force, on a fini par accepter cette image. Ici, en prison, c’est pareil. On se classe en fonction des plus dominants et des plus faibles.
— Vous restez humains, pourtant.
— Pas aux yeux des autres. Il me scruta un instant avant de poursuivre. Mais toi, on dirait que la prison t’a ouvert les yeux sur pas mal de choses. Ça se voit dans ton regard.
— Je sais pas comment le prendre.
— Prends-le comme un compliment.
Un silence s’installa avant que Johan ne revienne au sujet principal.
— Pour ton tueur… je crois reconnaître le mode opératoire.
— Vraiment ?
— Dis-moi, l’un de ces vases t’appartenait-il avant ?
Mon cœur manqua un battement.
— Oui… J’en avais offert un à mon voisin pour son anniversaire.
Johan se redressa légèrement, un éclat grave dans les yeux.
— Alors je crois savoir qui c’est.
Rock et moi échangeâmes un regard.
— C’est qui ? insistai-je.
Johan secoua lentement la tête.
— Je peux pas vous le dire.
— Quoi ?! Pourquoi ? s’emporta Rock.
— Parce qu’il est ici. Dans cette prison.
Je sentis un frisson glacé parcourir ma colonne vertébrale.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Le type que tu cherches, celui qui a tué ton voisin… c’est quelqu’un de puissant. Se frotter à lui, c’est signer votre arrêt de mort.
— Alors tu refuses de nous aider ?
— J’aimerais bien, mais si je parle, je suis mort. Et moi, je tiens encore à la vie. J’ai une famille dehors qui m’attend.
Je serrai les poings.
— D’accord. Merci quand même.
Sans attendre Rock, je fis demi-tour et quittai la pièce. Derrière moi, j’entendais mon ami me rattraper, me lançant une avalanche de questions. Mais mon esprit était ailleurs. Le tueur est ici. Dans cette prison. Et maintenant, il fallait que je le trouve.
Rock me rattrape en trottinant, visiblement frustré.
— Attends, attends ! Tu vas juste partir comme ça, sans même discuter de ce qu'on vient d'apprendre ?
Je serre les poings, le regard fixé droit devant moi.
— Qu'est-ce que tu veux que je dise ? On est enfermés avec le meurtrier de mon voisin, un mec puissant que personne ne veut nommer. Ça change quoi ? Je peux rien y faire !
Rock me tire par l’épaule pour me forcer à le regarder.
— Écoute-moi, Gringalet. Si ce type est ici, ça veut dire qu'il savait que tu finirais en prison. Il a tout prévu. Et maintenant, il est là, quelque part, à nous regarder galérer. Ça te va ?
Je serre la mâchoire.
— Non, ça me va pas.
— Alors on fait quoi ?
Je respire profondément.
— On trouve qui c'est. Et ensuite, on trouve un moyen de lui faire avouer.
Rock sourit.
— C'est bien ce que je voulais entendre
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