Chapitre 43 : Tranchées galactiques.
Les hommes étaient d'humeur massacrante.
L'ennemi, malgré son manque de goût en matière de design, s'est révélé plus coriace que prévu. Beaucoup plus coriace. Pour résumer, en deux semaines d'engagements presque constants, ils ne sont pas encore parvenus à détruire totalement un seul vaisseau ennemi.
Ils croyaient abattre de temps en temps une corvette ou un destroyer, constatant la destruction de leur générateur et leur immobilité. Puis, comme dans un cauchemar, ils redémarraient et se mettaient à l'abri derrière la ligne de défense Kaliméris. Quelques jours plus tard, on revoyait le même appareil, avec une plaque de blindage neuve à l'emplacement où il ne restait qu'un cratère déchiqueté avant leur départ. Proprement increvables. En fait, chez Kaliméris, tout semble être conçu pour privilégier la défense : des boucliers d'énergie solidement approvisionnés, des blindages par couches ablatives sacrifiés sans la moindre hésitation, des vitesses de fuite des nacelles de survie tenant plutôt du missile...
Les missiles...
Voilà bien un des points les plus sombres du tableau actuel...
Chargés d'exploser à proximité des astronefs ennemis pour cribler leurs boucliers d'impacts physique très dispersés, ils sont idéaux pour affaiblir rapidement les défenses des plus gros des appareils même si leurs shrapnels ont peu de chance d'entamer les lourdes plaques de céramite en dessous. Les troupes impériales en ont bien entendu fait usage, voulant rapidement abattre les croiseurs lourds ennemis. Mais ils y ont survécu. Et sont restés, pugnaces, sur leurs positions. Ils ont donc tiré des missiles encore et encore, jusqu'à épuisement de leurs stocks. Et maintenant, ses appareils devaient aller au contact pour espérer faire baisser les boucliers de ces engins bien trop précis pour suivre la doctrine du tir à longue distance. Il fallait deux croiseurs impériaux pour contenir un seul de ceux de ces mineurs ! Très lourdement armés, garnis de tourelles pivotantes leur permettant de faire face simultanément à plusieurs adversaires à la fois, ces horreurs increvables semblaient ne jamais tomber à court d'énergie. Les croiseurs légers ennemis, de la même façon, avaient aussi besoin de deux de ses vaisseaux équivalents pour être immobilisés dans leurs assauts ! Ce qui laissait un boulevard à ces horribles frégates...
Chargées de MISS et de chasseurs, ces appareils débarquaient sur le champ de bataille, vidaient leur hangars, frappaient fort puis se repliaient en emportant leur mortelle cargaison, ne laissant que destruction dans leur sillage. Pas assez bien armées pour tenir le choc lors d'un échange de tir avec un de ses vaisseaux impériaux mais... il y avait les MISS... Normalement, les Systèmes de Défense de Proximité (ou SDP) , ensemble de batteries de petites tailles dispersées sur la surface des appareils de guerre, sont suffisants pour contrer les assauts d'appareils de taille modeste. Ils ont fait leurs preuves contre les pirates, rebelles et autres forces rencontrées par l'Empire Sylvanien. Dans l'engagement actuel, la plupart des MISS ennemis sont ainsi repoussés... mais pas détruits. Ils lâchent leurs torpilles anti-vaisseaux puis se replient, couverts par ce que ses hommes ont appelés les démons azur et or.
Les rares images capturées de ces MISS dévoilent un design étonnant, chacun d'entre eux semblant unique par ses couleurs et armements. Rapides. Capables d'encaisser des tirs concentrés pendant plusieurs secondes sans que leur bouclier énergétique ne tombe. Utilisant des armes ridicules comme des griffes hypertrophiées ou des épées à deux mains qu'ils déchaînent sur tous les ennemis à leur portée.
Totalement inarrêtables.
La stratégie de l'ennemi est claire : tenter de percer assez loin dans les deux premières lignes de défense pour que ces démons arrivent à portée de la porte spatiale. Leur point d'accès à Kain est de moins en moins défendu au fur et à mesure que les dégâts des assauts de Kaliméris obligent la troisième ligne à se dégarnir pour renforcer les deux premières. Le Volonté de Fer est le dernier croiseur encore en réserve !
Un autre point critique est la quantité de chasseurs et de MISS. L'ennemi, sorti des frégates assassines, n'utilisait pas ces engins de façon agressive. Restant sur les flancs de leurs formations pour éviter les débordements, ils bloquaient efficacement leurs équivalents impériaux. Très efficacement.
Trop pour être normal.
Quantité de rapports signalaient le manque de pratique de leurs adversaires. Leurs erreurs tactiques, les hésitations potentiellement mortelles, tous les indices trahissant un manque de pratique criant. Mais leurs engins étaient capable de faire des changements de directions avec une brutalité inhumaine qui tueraient les pilotes impériaux qui tenteraient de les suivre. Pendant un temps on a suspecté l'usage de drones mais le niveau de guerre électronique était tel au sein du champ de bataille que le brouillage des communications était presque constant. C'étaient bel et bien des humains dans ces appareils et ces petits astronefs se révélaient aussi coriaces que leur grands frères !
Le seul point qui rassurait Lorenz était l'absence de renforts ennemis. Kaliméris avait mis toutes ses forces dans la bataille et ne pourrait pas regarnir ses rangs à la moindre perte. Mais l'Empire ne parvenait pas à capturer ou tuer les pilotes ennemis éjectés qui, sans surprise, revenaient les jours suivants dans des appareils neufs. Ils n'arrivaient même pas à capturer des chasseurs ou MISS ennemis vides après que leurs pilotes se soient éjectés : invariablement, ils s'autodétruisaient. Hélas, ses propres pilotes n'avaient pas autant de chance. Moins solidement bâtis que les machines de Kaliméris, ils étaient aussi limités en quantité. Cela faisait depuis belle lurette que les porte-appareils avaient vidées leurs soutes contenant les vaisseaux de rechange et bricolaient de plus en plus désespérément les appareils restant pour aligner une force mobile suffisante. Ils ont commencé l'engagement avec deux cent MISS et chasseurs par porte-appareils et il n'y avait à présent guère plus d'une centaine de chaque sur tout le champ de bataille. Tombés à court de certains pièces de rechange, ils en étaient réduits à récupérer les épaves de machines détruites pour récupérer ce qui est encore possible et tenter de remettre en état de marche celles qui leur restaient.
Kain était en train de devenir un cimetière pour les forces impériales !
En plus de leurs pertes en pilotes d'appareils monoplaces, avait sombré corps et bien deux croiseurs légers, dix destroyers et, la perte la plus grave pour sa stratégie défensive, un croiseur lourd. Si un autre de ces vaisseaux venait à tomber, le Volonté de fer devrait avancer jusqu'à la ligne de front. Il faut deux de ces machines pour contrer leurs équivalents Kaliméris qui, comme si la situation n'était déjà pas assez grave, amélioraient leurs tactiques de combat à chaque affrontement.
C'étaient des amateurs. La seule chose qui les maintenaient en vie, c'était l'efficacité de leurs défenses et leur stratégie consistant à se replier dès que leurs boucliers étaient épuisés et que leurs blindages ne pouvaient plus tenir le choc. Poursuivre un astronef diminué serait facile si ses propres vaisseaux ne souffraient pas tant lors des échanges de tirs et réclamaient donc des entretiens rapides pour réussir à survivre un jour de plus. Il avait cru pouvoir abattre un croiseur léger qui se repliait après un engagement particulièrement violent en envoyant à ses trousses un croiseur lourd qui n'était pas sous le feu d'adversaires capables de le contenir. Il avait cru que ça marcherait, surtout pendant les cinq premières minutes.
Puis, quatre frégates encerclèrent le Front de Tholmar et les huit démons azure et or recrachés par leurs hangars taillèrent le lourd vaisseau en pièces.
Ce n'était plus une invasion mais une guerre de siège, et ce sont les impériaux qui étaient acculés. Chaque tentative de sortie était méthodiquement encouragée, les vaisseaux laissés tranquilles, jusqu'au moment où ils étaient trop loin pour bénéficier de la couverture de leurs alliés. Et étaient alors découpés en fines lamelles.
*** : Les... le... Ils se retirent...
C'était la fin des engagements du jour. Avec une précision effrayante dans ce champ de bataille spatial saturé de leurres électroniques et de tentatives de piratage, les flottes ennemies se replièrent comme s'il s'agissait d'un exercice. Les experts impériaux ne parvenaient pas à craquer leur code de communication et les prises de contrôle à distance espérées par leurs cracks en informatique n'avaient rien donné. Au bout d'une semaine ils n'essayaient même plus de leur nuire, consacrant toutes leurs forces à protéger les systèmes de la flotte et brouiller les communications. Selon les rapports, il n'y avait pas beaucoup de hackers en face mais ils étaient « des saloperies glissantes comme des anguilles qui rampent au milieu d'oursins psychotiques. » Vu que ce furent les derniers mots d'un pirate impérial avant que sa cervelle ne soit grillée à cause de sa prise neurale, le vice-amiral prenait cette menace au sérieux.
Lorenz : Que tout le monde reforme les rangs. Réparations d'urgence.
*** : Vice-amiral...
Un des capitaines d'un des croiseurs lourds. Il regarda le nom en bas de l'image brouillée : Fargas. Son vaisseau... Le Conquérant de la Nuit. Il a beaucoup souffert des tirs croisés de plusieurs croiseurs légers lors de son duel avec le croiseur ennemi qui lui avait été attitré. Lorenz avait peur de ce qui allait être dit.
Fargas : Mon appareil a pris trop d'impacts dans les diffuseurs du bouclier. Il ne pourra pas se lever tant que le système électrique ne sera pas réparé. Mes meilleurs ingénieurs de bord me demandant 38 heures de calme pour réussir à remettre ça d'aplomb.
Lorenz : Et combien une fois que vous leur avez mis la pression.
Fargas : C'est leur estimation après la pression. Ils sont déjà allés se coucher vu qu'ils ne pourront commencer que dans une heure...
Le vice-amiral sentit une boule glacée se former au fond de son estomac. Il arrivait ce qu'il craignait le plus.
Fargas : Le Conquérant ne survivra pas à un engagement sans son bouclier. Ils ont une tonne de missiles et si ils repèrent que je n'ai plus de défense énergétique dès le début du combat, ils vont utiliser toutes leurs batteries sur mon appareil.
Lorenz : Il ne peut quand même pas se permettre d'ignorer l'autre croiseur lourd qui...
Fargas : Ils peuvent se le permettre... Ils ont les ressources pour réparer rapidement leurs appareils.
Le pire évènement possible.
Tentant de garder son allure martiale et de masquer le tremblement dans sa voix, Lorenz ne pouvait que déclarer la seule chose que pouvait conclure un vice-amiral impérial face à cette situation.
Lorenz : Le Volonté de Fer prendra donc la place de votre vaisseau. Veillez sur la porte en notre absence.
Fargas : Bien entendu... Merci, vice-amiral.
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