Hel
Liv, juillet 2021
Je vais mourir.
Cette phrase passe en boucle dans ma tête, comme un refrain dont on n'arrive pas à se détacher. Oui. Je vais mourir aujourd'hui. Ce n'est qu'une question de minutes. Je pousse une dernière fois sur mes pieds qui commencent à s'engourdir. Cela me permet de remplir mes poumons d'air pur. L'espace entre l'eau et le plafond se réduit rapidement. Je n'aurai alors qu'à me laisser submerger, fermer les yeux et attendre. Je vais mourir ce soir. Et de la pire des façons. Enfin, si c'est possible de faire un classement des morts les plus les atroces.
Je pensais bien que cela arriverait... mais pas de cette manière, pas ici et surtout pas maintenant.
Je panique. Mes mains tremblent en cherchant le bouton de ma ceinture de sécurité. Mes doigts glissent, maladroits, incapables de trouver la prise. Mon souffle devient court, haché. Chaque inspiration semble tirer l'air hors de mes poumons au lieu de m'en donner.
L'eau atteint mes genoux, puis mes cuisses. Elle est si glaciale qu'elle brûle ma peau. Les larmes montent sans que je m'en rende compte, brouillant ma vision. J'ai envie de hurler, mais ma gorge reste nouée.
Pas maintenant. Pas comme ça.
Je donne un coup violent sur le bouton de la ceinture, et elle se libère enfin dans un déclic. Je me penche pour essayer d'ouvrir la portière, mais elle refuse de bouger. Elle est bloquée, écrasée par la pression extérieure. Je frappe dessus de toutes mes forces, mais cela ne sert à rien.
L'eau atteint maintenant ma taille, et mes jambes commencent à s'engourdir. Je me contorsionne pour atteindre le siège arrière, là où j'ai jeté ma valise rouge, mais un poids invisible semble me tirer vers le bas. Ma respiration s'accélère encore, mon cœur tambourine si fort dans ma poitrine qu'il couvre tous les autres sons.
Je ferme les yeux une seconde, essayant de reprendre le contrôle. Reste calme, Liv. Pense. Tu sais ce qu'il faut faire.
Une image fugace me traverse l'esprit : celle de Léon, debout devant moi, les bras croisés. Son visage sévère, mais aussi empreint d'une étrange tristesse. Sa voix résonne dans ma tête, pleine de reproches :
" Tu n'écoutes jamais, Liv. Un jour, ça te coûtera cher"
L'eau arrive à mon cou maintenant. Elle est glaciale, implacable. Ma respiration devient laborieuse, chaque inspiration plus difficile que la précédente. Je lutte contre l'envie de céder à la panique. Je dois briser la fenêtre. Je cherche autour de moi quelque chose, n'importe quoi, pour frapper le verre. Mes doigts se referment sur mon téléphone, abandonné sur le siège passager. Je donne un coup. Puis un autre. Le verre ne bouge pas.
Je crie cette fois, un hurlement muet qui se perd dans l'habitacle rempli d'eau. Mes forces me quittent peu à peu. Mes bras deviennent lourds, mes mouvements ralentissent. L'eau recouvre maintenant tout mon visage. Je lève la tête pour prendre une dernière bouffée d'air, mais mes poumons se remplissent d'un liquide amer qui brûle ma gorge.
Tout devient flou. Mon corps cesse de lutter, comme si une force inconnue me poussait à accepter l'inévitable. Je sens une étrange chaleur m'envahir, presque réconfortante. Une petite voix dans ma tête murmure que c'est fini. Que je peux lâcher prise.
Alors, au milieu de ce chaos, une image me revient. Celle de mon frère, Léon, riant aux éclats dans la forêt, son visage éclairé par les rayons du soleil à travers les pins. Je m'y accroche, désespérée, comme à une bouée au milieu d'un océan déchaîné. Mais l'image s'efface aussi vite qu'elle est venue, avalée par l'obscurité grandissante.
Puis il n'y a plus rien.
Cinq minutes plus tôt
Mes yeux quittent la route quelques secondes, juste le temps d'appuyer sur le bouton du haut parleur. Désormais, le groupe Cranberries hurle à pleins poumons: " zombie, zombie...". C'est vraiment ce qu'il me fallait en cette fin d'après-midi. Je secoue énergiquement la tête au rythme de la batterie.
J'ai les mains moites et froides, pourtant une vague de chaleur m'envahit soudain. Je n'arrive pas à démêler les fils, à comprendre comment j'ai pu en arriver là. Je suis pleine de rage, mêlée à un immense et profond sentiment de tristesse. Je me sens fatiguée, lasse, je voudrais avancer le temps pour que cette journée s'achève enfin. Mais je ne suis pas magicienne. J'expire un profond soupir, ce qui me donne mal au cœur.
J'émets un hoquet discret. Je pleure? Je ne m'en suis pas rendue compte. Je me frotte les yeux pour m'en assurer, m'enlevant les quelques larmes restantes avec le dos de la main. Je jette un coup d'œil furtif sur mon téléphone posé sur le siège d'à côté. Mais l'écran reste tristement noir. J'aurais voulu...je ne sais pas, un signe, un message me suppliant de revenir. Il faut croire que les regrets ne sont faits que pour ceux qui les attendent.
Je serre le volant un peu plus fort. Je me sens dissipée, je suis consciente qu'à cet instant je ne suis plus tout à fait moi-même. Je fixe mon regard loin devant. La route jusqu'ici en ligne droite se modifie légèrement dans deux kilomètres. Je vais devoir ralentir ma vitesse afin de respecter la signalisation que je viens juste de croiser. À l'horizon, j'aperçois déjà l'enchaînement de courbes, tantôt d'un côté, puis rebiffant dans l'autre sens. Je connais cette route par cœur, pour l'avoir parcourue maintes fois, parfois sous une tempête apocalyptique. Je ne croise aucune voiture venant à contre sens, cela est assez surprenant sur cette petite partie boisée d'ordinaire très prisée l'été.
Au bout il y a la mer, c'est la seule voie pour y accéder. Mais aujourd'hui, personne ne semble vouloir faire le chemin pour se rafraîchir les mollets. J'ouvre la fenêtre afin que l'air chasse cette sensation de moiteur et de pesanteur dans l'habitacle. Une légère brise ramène jusqu'à moi cette agréable odeur de pins. Je hume ce parfum si envoûtant, mélange de sève et de résine.
Cela me ramène des années en arrière, quand avec mon plus jeune frère nous allions nous cacher dans cette forêt de pinèdes. Nous rentrions le soir les cheveux imprégnés de sels et sentant l'iode marine. Ce souvenir me fait sourire. Dès que l'on franchit cette partie de l'estuaire, on se sent tout de suite en vacances, j'ai toujours trouvé que cela relevait presque de la magie.
Je sens soudain monter en moi une assurance toute nouvelle, je suis ici chez moi. Enfin chez moi, rien ne peut arriver de pire. Mes épaules s'affaissent, soulagée tandis que j'esquisse un léger sourire. J'imagine la tête de Léon en me voyant débarquer avec le coffre pleins de cartons remplis à ras-bord.
Je ne suis pas revenue ici depuis la fin de mon mariage raté. Je n'étais pas faite pour ce gars-là, je commence à le comprendre, je mérite peut être tout ce qui m'arrive maintenant. Cela aurait pu marcher. Je le souhaitais tellement, si seulement j'avais été moins...moi-même. Mais encore une fois j'avais tout gâché. La première fois que Davy est venu à moi, je l'ai trouvé extrêmement séduisant et drôle, cela était trop beau pour être vrai. Un tel ephèbe ne pouvait pas s'intéresser à une fille aussi banale que moi. C'était à un vernissage, moi qui ne fréquente d'habitude pas ce milieu huppé et luxueux, je me suis laissée tenter. C'est ainsi que je me suis retrouvée submergée par la beauté brute d'un portrait d'une femme indienne portant sa petite fille sur le dos. Je ne pouvais passer au tableau suivant tant les couleurs m'absorbaient à l'intérieur de la toile. C'est à ce moment là que ce jeune homme est venu m'accompagner dans la contemplation. Il était tellement beau dans son costume bleu nuit. Mes yeux se sont posés sur sa chevelure ondulée dont quelques mèches dépassaient ci et là. Son sourire affichait une expression ravie rassurante. Je suis tout de suite tombée sous le charme de cet homme et je pense que ce fut réciproque. La suite est assez simple et caricaturale : nous avons conversé des heures sur le tableau, puis nous avons fini dans un bar.
Mais je suis bien trop complexe et difficile à supporter. C'est un constat qui malheureusement fait l'unanimité dans la famille. Je suis le membre incompris de celle-ci.
C'est ainsi que je l'ai perdu, pour avoir été trop moi-même. J'ai conscience que l'on ne peut se faire aimer de tout le monde... mais avec lui je trouvais qu'il y avait quelque chose de différent. Je tenais cependant à ma liberté, et il ne l'a jamais vraiment compris.
Me voilà de nouveau libre. Libre et célibataire de surcroît. Je n'ai pas encore vraiment réfléchi à ce que j'allais faire de cette liberté si durement gagnée. Mais passer du temps avec ma famille au bord de l'eau en mode farniente me semble un bon début. Mes parents seront sans doute confus, coincés entre un sentiment de compassion, la nostalgie de nos repas à quatre sur la toute petite table de la cuisine. Et attristés de voir soudain débarquer leur trentenaire de fille.
Je viens de tout plaquer: mon mec, notre maison achetée il y a tout juste 6 mois , mon super job de designer.
Je m'attend à ce que chaque membre de la famille donne son avis sur ce que l'on peut nommer « l'événement » et sur ma vie ratée en générale.
Ma mère va soupirer, me soutenir un moment du regard comme pour me dire « je te l'avais bien dit, ma fille ».
Mon père restera silencieux, indifférent à ma peine ou peut être est-ce sa façon d'éviter une énième dispute familiale.
Quant à Léon... ahhhh Léon. J'imagine déjà la scène. Il attendra le bon moment, celui où on se retrouvera que tous les deux dans une pièce reculée de la maison comme le bureau, un lieu neutre de tout sentiment personnel. Ce seront les plus longues minutes de ma vie. Il commencera par dire que je le mérite, puis viendra les phrases bateaux sur le mariage, le divorce. On finira par se disputer sur sa manie de toujours mettre son nez dans mes affaires. Léon aura toujours le dernier mot... toujours. Dans ces moments-là, je me sens comme une petite fille se faisant gronder pour une bêtise. Ensuite, la journée continuera de se dérouler normalement, comme si on avait jamais eu cette conversation. Léon est la petite voix de la raison dans ma tête.
Je jette un regard furtif sur le siège arrière pour m'assurer que ma petite valise rouge avec le logo 64 sur le devant est toujours là. Quand je me concentre de nouveau, il est déjà trop tard pour revenir en arrière. En une fraction de secondes, je m'aperçois que mon pied droit appuie lourdement sur l'accélérateur. Avant que la voiture ne dévie de sa trajectoire, frôlant dans une course folle les pins droits et solides, je crois apercevoir une ombre traversant la route. Je n'ai presque pas le temps de crier. Je tente de protéger ma tête avec mes avant-bras, j'ai pourtant conscience que cela n'arrêtera pas la chute. J'ai le réflexe de fermer la bouche pour ne pas avaler trop d'eau lors de l'impact. Dans un choc violent, je plonge impuissante dans le lac qui longe ce paysage si familier.
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